Sylvie Ducas, La Littérature, à quel(s) prix ?

 

Sylvie Ducas dirige un master Métiers du livre à université Paris-Ouest Nanterre. Elle forme des éditeurs, des libraires et des bibliothècaires et les initie aux problématiques de la chaîne des livres. Directrice adjointe de son UFR et maître de conférences, elle est également spécialiste des prix littéraires. PluMe a eu le plaisir de l'interviewer sur les actuelles grandes tendances du monde de l'édition. Sa vision des choses est passionnante et montre que le livre, tendu entre tradition et immersion dans le monde contemporain, est en pleine mutation. Simplement, dans cette époque-charnière, bien malin celui qui pourrait dire comment l'industrie du livre évoluera vraiment... ce qui rejaillit aussi directement sur le métier d'auteur.

deco1PluMe : Quel est votre sentiment sur l’état du livre en France à l’heure actuelle ?

Sylvie Ducas : Ceci dépend du métier dont on parle. Globalement, le livre papier va plutôt bien, on en vent énormément. Par contre il y a des métiers de la chaîne du livre qui vont mal, parce que la culture numérique est en train de transformer complètement la chaîne du livre et d’hybrider les métiers. Des métiers qui étaient très différents les uns des autres autrefois se ressemblent de plus en plus. Dans ma formation, par exemple, on met en commun des étudiants bibliothécaires et libraires pour certains cours, ou des éditeurs et des libraires sur d’autres, parce que leurs problématiques aujourd’hui se rejoignent.

Sylvie Ducas : "libraire, le métier le plus en danger actuellement"

PluMe : Le métier de libraire change beaucoup ?

Sylvie Ducas : C’est l’un des métiers les plus en danger actuellement. Il est écrasé notamment par le tsunami Amazon contre lequel, je pense, on ne peut pas vraiment lutter. D’où l’idée d’une librairie qui serait à réinventer, par exemple dans sa proximité et en offrant des animations par rapport au quartier dans laquelle elle se trouve, etc.

PluMe : La mission de prescripteur du libraire n’est-elle plus aussi importante qu’avant ? Les gens ne sont plus conseillés de la même manière pour leurs lectures ?

Sylvie Ducas : Si, elle est tout aussi importante. Le problème, c’est que les gens veulent très vite avoir le produit qu’ils commandent, et qu’un libraire peut très difficilement faire concurrence à Amazon de ce point de vue, Amazon qui envoie le livre parfois en vingt-quatre heures. Sinon, ce besoin de conseil reste important, au vu de la production éditoriale énorme et endémique qu’il y a en France. On a plus que jamais besoin de conseils et le libraire, on le voit bien, est très présent aujourd’hui dans les médias, notamment à travers des émissions comme « La grande librairie ». On ne peut plus allumer une radio sans qu’on écoute l’avis de tel ou tel libraire qui se place en critique ou en prescripteur. La prescription n’a jamais été aussi bien, mais elle change de forme elle aussi. Les formes traditionnelles de prescription se voient concurrencer par les formes amatrices, là encore via internet. Blogs de lecteurs, sites, toutes sortes d’espaces dans le web 2.0 où se font entendre des voix. On sait qu’il s’agit beaucoup de bloggeuses. Par une expertise nouvelle qui se fait entendre, qui est d’ailleurs bien étudiée par les chercheurs, on concurrence les formes de prescription traditionnelles. C’est la grande nouveauté actuelle et nous travaillons beaucoup sur cette notion qui est importante, car l’expertise change mais ce qui est en train de se diluer, c’est l’idée de valeur. C’est ici sans doute mon attachement littéraire à l’idée d’une valeur du texte qui est sans doute un mythe, mais je pense que les modes actuels de jugement des livres est très ‘j’aime ou j’aime pas’, et qu’on n’est plus dans un jugement critique tel qu’on doit le défendre : quel que soit le point de vue, l’important est qu’il soit argumenté. Or là j’ai l’impression que la valeur marchande du livre est en train de prendre le pas sur la valeur littéraire et esthétique.

Sylvie Ducas : "Une financiarisation de l'édition"

PluMe : Dans l’autre pan du processus éditorial, dans ce nouvel écosystème, comment les auteurs peuvent-ils aujourd’hui être découverts par les éditeurs et rencontrer les lecteurs ? Y a-t-il un changement dans les pratiques ?

Sylvie Ducas : Jusqu’à présent non, car les éditeurs sont assez résistants au numérique. Pour le moment, on reste dans des logiques papier, donc les choses ne changent pas. Ce qui s’aggrave, c’est la surmédiatisation de certains auteurs au détriment d’autres. D’autre part, la financiarisation de l’édition – pas seulement des phénomènes de concentration, du type ‘les gros mangent les petits’ en formant des groupes de plus en plus gros, mais aussi la financiarisation due aux actionnaires qui attendent des bénéfices – a pour effet pervers de rendre l’éditeur plus frileux. C’est un chef d’entreprise, il doit rentabiliser ce qu’il fait, et du coup miser soit sur des auteurs confirmés, soit aller vers des logiques de best-sellerisation, plutôt que vers la découverte de jeunes auteurs qui est toujours une prise de risque.

PluMe : Ceci rejaillit donc sur la valeur littéraire ?

Sylvie Ducas : Oui, parce que on sait très bien que beaucoup de livres, parmi lesquels ceux qui ont eu la plus grande valeur, qui sont devenus des grands classiques universels, n’ont pas été découverts tout de suite et pas toujours par un public contemporain à l’œuvre. Ce sont des textes auxquels il faut laisser du temps, pour qu’ils vivent et existent, et le gros gros problème de notre époque réside justement dans le temps, dans l’accélération des choses, dans le manque de temps. On ne laisse plus le temps au temps. Un auteur, pour trouver sa notoriété, a besoin de temps. Une œuvre pour s’imposer a besoin de temps. Or, les industries culturelles dans lesquelles on est maintenant, qui sont des industries fondées sur des logiques marchandes, sont dans la vitesse, dans le jetable et dans le remplaçable immédiatement. On est dans des titres dont les rotations se font très rapidement… Il y a un vrai problème de ce côté-là, d’où la difficulté pour les auteurs à percer. Je ne pense pas qu’ils soient moins bons qu’avant, mais il est difficile aujourd’hui pour un écrivain de trouver un éditeur qui puisse l’accompagner dans son projet. C’est plus dur qu’avant. Ou du moins, on est arrivé à des conditions aussi difficiles que ce qui existait déjà au XIXe siècle. J’en suis  persuadée.

PluMe : Comment cet état de fait a-t-il été contré au XIXe siècle ?

Sylvie Ducas : Il y avait plus de solidarité, je pense, que maintenant. Je pense ici à un gros livre passionnant qui s’appelle L’Âge des cénacles qu’ont écrits deux collègues et amis Vincent Laisney et Anthony Glinoer qui montre que le cénacle était ce groupe intermédiaire qui n’était ni vraiment une avant-garde, ni vraiment un salon, mais un espace où les artistes, et pas seulement les écrivains, se retrouvaient. C’était vraiment un espace de sociabilité et de convivialité littéraires qui soudait les gens entre eux et qui favorisait la reconnaissance entre pairs. Aujourd’hui, on est un peu démuni, les prix littéraires étant eux-mêmes pris dans des logiques marchandes. Il n’existe plus tellement d’espace, comme ceux-ci, de sociabilité.

Démocratisation culturelle et valeur esthétique, deux sœurs ennemies ?

PluMe : Est-ce l’une des raisons pour lesquelles aujourd’hui, il n’y a plus de courant littéraire ?

Sylvie Ducas : Oui, voilà ! On a des nébuleuses de parcours d’écrivains mais plus de courant. On est dans une époque qui ne croit plus aux écoles. Il n’y a plus de notion d’autorité des élites, quelles qu’elles soient. Ceci est fortement remis en cause aujourd’hui, c’est un effet de la démocratisation culturelle. Elle a bien évidemment du bon, cette démocratisation, forcément. Je suis moi-même un produit de la démocratisation de la culture et s’il le Livre de poche n’avait pas existé, je n’aurais certainement pas pu poursuivre les études que j’ai faites. Donc je sais d’où je viens. Par contre, les effets pervers de cette démocratisation, c’est que tout le monde donne son jugement sur tout. Or le ‘j’aime ou j’aime pas’ ne fait pas avancer la littérature quant à sa valeur. La démocratie culturelle a pour effet pervers de remettre à égalité les individus. Ceci entraîne donc une remise en cause de l’autorité des élites politiques, intellectuelles, universitaires, professorales… De la même manière, il y a remise en cause de l’autorité de désignation de la valeur littéraire.

PluMe : Vous appelez à une dictature des lettres ? (rire)

Sylvie Ducas : Pas du tout, j’en appelle à quelque chose de beaucoup plus subtil : la démocratie, ce n’est pas n’importe quoi ; je me fiche qu’il y ait du Marc Lévy plein les FNAC, mais ce qui m’ennuie, c’est que je ne trouve plus les livres que j’ai envie de lire ! Et donc, là, ce n’est plus de la démocratie. C’est la première chose que je dis à mes étudiants qui prétendent qu’ils ont le droit de lire ce qu’ils veulent. Oui, bien sûr, mais à condition qu’on puisse trouver tout ce qu’on veut. Donc, Lévy et Musso ne me gênent pas si j’arrive toujours à trouver du Léris ou du Kafka à côté.

PluMe : Justement, est-ce que le numérique et son offre qui peut être très étendue ne sont pas une manière de parer ce problème d’édition ?

Sylvie Ducas : Ah c’est le grand fantasme de Google de tout numériser pour faire accéder tout le monde au savoir ! Mais on sait très bien aussi qu’on paiera après systématiquement pour accéder au moindre petit texte (rire). Je n’y crois guère. La démocratie, c’est une bataille.

PluMe : Vous ne croyez pas aux catalogues de type ‘Gallica’ ?

Sylvie Ducas : Si, on est bien obligé d’aller vers ça. Ce sont des outils formidables. Je dis seulement qu’on voit parfois la démocratisation culturelle là où elle n’est pas. Je pense qu’actuellement, un système où l’économie prend à ce point le dessus dans le domaine de la culture exige de la vigilance.

PluMe : Oui, on peut rappeler que l’âge moyen d’un livre, aujourd’hui, est de trois mois et qu’il y a plus de 30 000 nouveaux titres de publiés à chaque rentrée littéraire… Auriez-vous quelques conseils à donner aux jeunes écrivains qui débutent et veulent se faire éditer ?

Trois conseils de Sylvie Ducas aux jeunes littérateurs

Sylvie Ducas : Aller vers les bonnes maisons (rire). C’est-à-dire vers les maisons où on fait travailler les écrivains. Dans certaines, on ne les fait pas travailler du tout. Plutôt que d’avoir le grand fantasme de la couverture blanche Gallimard, aller plutôt aller, en fonction de leur catalogue, vers des petites éditions de qualité. Par exemple, les éditions Verticales sont un vivier de jeunes auteurs talentueux. D’aller vers les éditions Verdier, aussi. Et bien regarder les catalogues par rapport à ce qu’on écrit. Ne pas envoyer quinze mille exemplaires n’importe où mais cibler. Les petites maisons manquent de catalogue, manquent de livres et de manuscrits, donc elles lisent plus.  L‘envoi d’un manuscrit par la Poste est aussi efficace qu’une recommandation…

Ne pas hésiter non plus à écouter l’avis des éditeurs. Contrairement aux idées reçues, le bon éditeur fait retravailler son auteur.

Un deuxième conseil : être extrêmement modeste. Tant qu’on n’est pas publiant, on ne demande aucun à-valoir. On attend d’être enfin publié. Parfois, on voit des jeunes auteurs discuter leur contrat comme s’ils étaient des auteurs de best-seller. Il faut garder la tête froide !

Troisièmement, il est bon d’avoir un métier d’appoint car on ne vit pas de l’écriture. Contrairement à ce qu’on pense, c’est peut-être le meilleur outil de liberté d’écriture que d’avoir un métier à côté. Certes cela prend du temps, mais ça nous laisse libre dans notre création. Alors que de n’être quand dans une création qui ne rapportent pas, c’est être pris dans l’engrenage des demandes de bourses CNL, etc. Par ailleurs et paradoxalement, ceci ne signifie pas que l’écrivain ne doive pas se professionnaliser. Il n’a pas fait assez pour cela. Ne pas hésiter à se syndiquer ou de créer des mouvements. Par exemple, actuellement, les auteurs sont en train de se faire avoir sur la TVA. Ils devraient se solidariser les uns les autres.deco1

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