L’anthropologue et philosophe français René Girard vient de nous quitter à l’âge de 91 ans. Cet homme brillant, membre de l’Académie française et ancien élève de l’École nationale des chartes, était aussi professeur à Stanford (Californie). Sa contribution, majeure dans l’histoire de la pensée, recoupe deux champs de force autour la mimétique du désir, et d’autre part des liens forts existant entre la violence et le sacré. Retour sur sa pensée sous forme d’hommage…

René Girard : le désir comme motivation profonde

Lorsque René Girard est, dans les années 50, professeur de littérature française aux USA, il se rend compte que tous les personnages littéraires présentent des similarités du point de vue de leurs motivations et de leurs agissements. Ces « lois », il les formule clairement autour d’un concept majeur, le désir. Il montre, notamment dans Mensonge et vérité romanesque (1961), que tout désir est l’imitation du désir d’un autre. Croire que notre désir provient de nous-mêmes est une « illusion romantique ». Au contraire, le désir d’un autre est ce que Girard nomme le « modèle ». Le désir n’est donc pas un simple appétit de ce que l’on n’a pas, mais au contraire un besoin de l’autre qui désire, ce que Girard désigne comme le « médiateur ». C’est pourquoi à l’inverse d’un besoin, le désir humain ne peut jamais être satisfait, puisqu’on ne peut posséder un autre…

Le médiateur du désir et la mimétique

Ce désir envers le médiateur est l’une des plus fortes motivations du personnage romanesque. Girard distingue la médiation externe, lorsque le médiateur du désir et hors d’atteinte du sujet, socialement ou parce que hors du réel. C’est ce qui est narré dans Don Quichotte ou dans Amadis de Gaule. Et la médiation interne, lorsque le médiateur est réel et qu’il se transforme, dans ce cas, en rival ou en obstacle pour l’appropriation de l’objet du désir, dont la valeur augmente au fur et à mesure. Nous sommes ici chez Stendhal, Proust ou Dostoïevski.

Dès lors, pour Girard, le roman met en scène nos comportements issus du désir et de l’écart produit par l’illusion de son authenticité, générant mensonges, violences, dissimulations, manœuvres pour ne pas voir la vérité en face : l’envie ou la jalousie. Croire en l’autonomie du désir est décrit par Girard comme l’illusion romantique, qui est le fondement le plus large de toute littérature. Découvrir la réalité du désir, dévoiler le médiateur, c’est accéder à la vérité romanesque, c’est ce que font les grands auteurs : l’expérience du désir, c’est celle du manque, de l’humiliation, de la diminution de l’être face au médiateur qui devient tout-puissant. Renoncer au rêve romantique du triomphe du désir, c’est se rendre dans la vérité de l’homme qui est aussi une zone d’ombre. On comprendra dès lors que cette théorie girardienne de la mimétique du désir n’est pas nécessairement compatible avec Freud, puisque Girard montre que le désir, puisqu’en médiation, est détaché de tout objet alors que Freud le rattache nécessairement à la mère. Girard en fera l’analyse dans La Violence et le sacré.

C’est ici que la pensée de René Girard devient encore plus profonde. Sa découverte du désir mimétique l’entraîne à se questionner sur la violence, et donc à se tourner vers l’anthropologie.

René Girard : violence, sacré et crise mimétique

Déjà, Aristote avait montré que l’homme est le plus apte à l’imitation, que c’était ce qui faisait de lui un être doué d’apprentissage. Mais en corollaire, Girard montre que cette mimétique entraîne évidemment des rivalités, des conflits pour l’appropriation des objets. « S’il y a un ordre normal dans les sociétés, il doit être le fruit d’une crise antérieure, il doit être la résolution de cette crise » (Quand les choses commenceront, p.29). Il tire de ce constat, après une longue étude ethnologique de la violence, le mécanisme de la victime émissaire comme origine du religieux archaïque. C’est le propos de son second ouvrage qui date de 1972, La Violence et le sacré.

En imaginant que deux individus désirent la même chose, plusieurs individus vont, pas mimétisme, désirer cette chose et bientôt, l’objet même de ce désir sera oublié au profit du conflit et de la rivalité. Ce conflit mène à un chaos que Girard nomme la « crise mimétique ».

Or, pour que cette crise puisse se résoudre, Girard montre qu’il faut qu’elle aille à un paroxysme, au tous contre tous, qui ne peut qu’amener à la crise du groupe. Pour dépasser cet anéantissement probable, la crise va se transformer en tous contre un seul : un individu, parce que son caractère va le mener à cela, va finir par polariser sur lui tout l’appétit de violence et la communauté entière, unanime, va se rassembler contre lui. C’est une victime souvent arbitraire, mais à éliminer, et son élimination va brutalement faire tomber l’appétit de violence de chacun. La victime apparaît alors comme responsable de la crise, mais aussi comme l’auteur du miracle de la paix retrouvée. La victime est alors sacrée, comme portant le pouvoir prodigieux de déchaîner une crise et de ramener la paix.  Girard pense avoir ainsi trouvé la genèse du religieux archaïque, qui serait la répétition par le sacrifice rituel de l’événement originaire. Le mythe est le récit de cet événement. Les interdits sont l’interdiction d’accéder aux objets de désir qui ont originellement déclenché cette crise. Cette longue élaboration religieuse se construit au fur et à mesure, lorsque les crises mimétiques se répètent.

Girard avance un grand nombre de preuves indirectes pour étayer cette théorie, en s’appuyant sur l’anthropologie. Il constate que dans toutes les sociétés, le sacrifice rituel est universel. Qu’il existe un grand nombre de mythes aux caractères récurrent, avec une victime-dieu, coupable, mais aussi à l’origine de l’ordre qui régit le groupe. Girard évoque Œdipe, Romulus et Rémus et beaucoup d’autres.

René Girard : de l’animal à l’homme, la naissance de la culture par la violence

Girard va donc réfléchir, dans Des Choses cachées depuis la fondation du monde (1978), au passage de l’animal à l’homme. D’instinct, chez les animaux, il y a soumission aux individus dominants, la vie durant, ce qui stabilise les rapports sociaux. Mais pendant l’évolution, le degré de mimétisme — et les facultés d’apprentissage — s’accroissent, jusqu’à ce qu’une rage profonde remette en cause cet état de fait, ce qui emmène à une première crise mimétique. Parce qu’ils veulent rester réconciliés, nos ancêtres protohumains réitèrent, dans des rites sacrés, la paix miraculeuse en sacrifiant régulièrement une victime représentant la victime originaire. Et on se souvient d’elle à travers sans doute le premier monument, une tombe qui symbolise socialement sa mémoire. Ceci entraîne un nouveau mode de gestion de la violence (sur des centaines de milliers d’années) en échafaudant un système de protection par les interdits et les rites, se substituant à l’instinct de la soumission et de la domination. Selon Girard, c’est ainsi qu’apparaît la culture dans les sociétés humaines, autour du sacré, de ses mythes, de ses rites. On est ici dans la prévention de la crise mimétique, qui est aussi l’émergence du politique et du droit.

René Girard tentera d’appliquer sa pensée au texte biblique, en considérant les Évangiles comme n’importe quel récit mythique. Il y trouve une victime-dieu lynchée par une foule unanime, et un sacrifice rituelique réitéré périodiquement commémorant le sacrifice originel, sous une forme symbolique, à travers l’Eucharistie. La « bonne nouvelle » évangélique, c’est l’innocence de la victime, et la fondation de l’ordre du monde est issue du meurtre (décrit dans la Passion). Le texte entier est un savoir sur le désir et la violence, que l’on retrouve partout, de la Genèse à la Passion. Girard montre que dans les Évangiles, le dieu de violence a totalement disparu et que personne n’échappe plus à sa responsabilité, des envieux aux enviés.

René Girard est un auteur très reconnu aux USA, parfois moins en France où l’anthropologie structurale lui a été préférée. Cela dit, sa thèse est extrêmement éclairante pour comprendre les motivations de nombreux héros romanesques, mettant le désir au centre du débat. Elle est aussi très intéressante pour comprendre beaucoup de motivations anthropologiques de notre univers contemporain, notamment concernant les terribles liens existant entre la violence et le sacré. Si les perspectives apocalyptiques de Girard peuvent être ou ne pas être partagées (elles sont explicitées dans son ouvrage Achever Clausewitz, 2007), du moins ont-elles le mérite de se pencher sur la violence de notre monde contemporain et de les dénoncer sous un angle inédit d’anthropologue. La pensée girardienne restera à coup sûr comme l’une des grandes références philosophiques de notre temps.

Pour en savoir plus : l’œuvre de René Girard

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961) (ISBN 2-01-278977-3)
  • Dostoïevski : du double à l’unité, 1963
  • La Violence et le sacré (1972) (ISBN 2-01-278897-1)
  • Critique dans un souterrain (1976) (ISBN 2-253-03298-0)
  • (en) To Double Business Bound: Essays on Literature, Mimesis, and Anthropology, Baltimore, Johns Hopkins University Press. (1978) (ISBN 0-8018-3655-7)
  • Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) (ISBN 2-253-03244-1) Recherches avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort.
  • Le Bouc émissaire (1982) (ISBN 2-253-03738-9)
  • La Route antique des hommes pervers (1985) (ISBN 2-253-04591-8)
  • (en) Violent Origins: Walter Burkert, René Girard, and Jonathan Z. Smith on Ritual Killing and Cultural Formation. Ed. Robert Hamerton-Kelly. Palo Alto, California, Stanford University Press. (ISBN 0-8047-1518-1)
  • Shakespeare : les feux de l’envie, 1990
  • Quand ces choses commenceront…, 1994, entretiens avec Michel Treguer
  • Je vois Satan tomber comme l’éclair, Robert Laffont,‎ 1999, 251 p
  • Celui par qui le scandale arrive (2001) (ISBN 2-220-05011-4), comprenant trois courts essais et un entretien avec Maria Stella Barberi.
  • La Voix méconnue du réel (2002) (ISBN 2-253-13069-9)
  • Le Sacrifice (2003) (ISBN 2-7177-2263-7)
  • Les Origines de la culture (2004) (ISBN 2-220-05355-5), entretiens avec Pierpaolo Antonello et João César de Castro Rocha, suivi d’une réponse à Régis Debray sur ses critiques publiées dans Le feu sacré en 2003.
  • (en) Oedipus Unbound: Selected Writings on Rivalry and Desire edited by Mark R. Anspach, Stanford, Stanford University Press (ISBN 0-8047-4780-6).
  • Vérité ou foi faible. Dialogue sur christianisme et relativisme (2006) (Verità o fede debole. Dialogo su cristianesimo e relativismo), avec Gianni Vattimo. À cura di P. Antonello, Transeuropa Edizioni, Massa.
  • Dieu, une invention ? (2007) (ISBN 2-7082-3922-8) avec André Gounelle et Alain Houziaux.
  • De la violence à la divinité, 2007, (ISBN 2-246-72111-3).
  • Achever Clausewitz, 2007, (ISBN 2-35536-002-2). Entretiens avec Benoît Chantre. Carnets nord, 2007
  • Anorexie et désir mimétique, 2008, L’Herne, (ISBN 2-85197-863-2).
  • (en) Mimesis and Theory: Essays on Literature and Criticism, 1953-2005, sous la direction de Robert Doran, Stanford University Press, 2008 (ISBN 0-8047-5580-9).
  • Christianisme et modernité, en collaboration avec Gianni Vattimo, Paris, Flammarion, coll. «Champs actuel», 2009 (ISBN 978-2-0812-2281-6).
  • La Conversion de l’art. Paris: Carnets nord, (livre + DVD) (ISBN 2-35536-016-2).
  • Psychopolitique (2010), Rédaction de la préface du livre de Jean-Michel Oughourlian, Paris, Francois- Xavier de Guibert.(ISBN 2-7554-0394-2).
  • La Conversion de l’art, éd. Benoît Chantre et Trevor Cribben-Merrill, Paris, Flammarion, coll. «Champs essais», 2010 (ISBN 978-2-0812-2640-1).
  • Géométries du désir préface de Mark Anspach, Paris, L’Herne, 2011.
  • Achever Clausewitz. Entretiens avec Benoît Chantre, Paris, Flammarion, coll. «Champs essais», 2011 (ISBN 978-2-0812-2639-5).
  • Sanglantes Origines. Entretiens avec Walter Burkert, Renato Rosaldo et Jonathan Z. Smith, Paris, Flammarion, 2011 (ISBN 978-2-0812-4935-6).
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