Déclaration des droits de l'homme - article 1er : la liberté d'expression

La liberté d’expression, c’est quoi ? Ce n’est rien de moins que l’une des libertés les plus fondamentales, notamment garanties par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. C’est la première des libertés, la liberté étant le premier des quatre droits imprescriptibles de l’homme. Kant, dans Vers la paix perpétuelle, précise que la liberté d’expression est au fondement de la liberté de penser : « Certes, on dit : la liberté de parler, ou d’écrire peut nous être retirée par un pouvoir supérieur, mais absolument pas celle de penser. Toutefois, quelles seraient l’ampleur et la justesse de notre pensée, si nous ne pensions pas en quelque sorte en communauté avec d’autres à qui nous communiquerions nos pensées et qui nous communiqueraient les leurs ! On peut donc dire que ce pouvoir extérieur qui dérobe aux hommes la liberté de communiquer en public leurs pensées, leur retire aussi la liberté de penser. »

La liberté d’expression : un droit fondamental

Le problème de toute liberté, de tout droit, est qu’ils ne sauraient être garantis ad vitam aeternam : tout acquis fondamental ne l’est jamais perpétuellement.

La liberté d’expression est une liberté d’origine occidentale, issue d’une tradition laïque, républicaine et démocratique, qui date de la fin du XVIIIe siècle. Il faut savoir qu’auparavant, la liberté d’expression n’était réservée qu’au roi, aux nobles et aux religieux.

L’année-clef est 1789. Aux États-Unis, la déclaration d’indépendance (par rapport au Royaume-Uni) date de 1776, mais est amendée en 1789. On peut y lire : « Congress shall make no law…abridging the freedom of speech or of the press. » On constate ici qu’il ne s’agit pas simplement d’exprimer ses idées ou sa pensée : ce droit garantit également la libre expression de la presse qui peut informer et diffuser son information sans la moindre restriction de la part des autorités.

En France, la liberté d’expression est bien évidemment liée à la Révolution française. C’est une idée des Lumières. Et à partir du moment où le peuple est libéré de la monarchie absolue, les représentants du peuple considèrent chaque citoyen dans une égalité de statut, possédant les mêmes droits et devoirs. Dans cette logique, l’Assemblée nationale vote le 26 août 1789 la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui vise à éviter tout abus de pouvoir. Y sont garanties la liberté de penser et la liberté de croyance.

Dans l’article 10, on peut lire : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » Et dans l’article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

La loi du 29 juillet 1881 de Jules Ferry, article 1er (considérée comme Principe fondamental reconnu par les lois de la République, PFRLR), précise : « L’imprimerie et la librairie sont libres. »

Ce principe fondamental de la liberté d’expression ne tend à se globaliser qu’au XXe siècle, à la suite des deux guerres mondiales. En 1949, l’ONU souhaite garantir des droits fondamentaux à tous les humains : elle vote la Déclaration universelle des droits de l’homme, dans laquelle on peut lire, à l’article 10 : « Toute personne a droit à la liberté d’expression… sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontières. »

L’Assemblée générale des Nations unies précise, dans son Pacte international relatif aux droits civils et politiques, dans l’article 19 :  « Toute personne a droit à la liberté d’expression… sans considération de frontières. »

Cependant, il faut garder à l’esprit que dans tout régime totalitaire, la liberté d’expression est le premier droit que l’on élimine, soit par le contrôle et/ou la censure, soit par la mainmise globale sur l’expression publique, soit par l’élimination de ceux qui expriment des idées contraires au dogme prôné par le régime.

La presse satirique : une tradition française de liberté d’expression

La liberté d’expression est extraordinairement fragile et est régulée. En France, l’article 14 de la loi du 16 juillet 1949 concerne « les publications présentant un danger pour la jeunesse, lesquelles peuvent faire l’objet, par arrêté du ministre de l’Intérieur, de restrictions quant à leur diffusion et commercialisation lorsqu’elles présentent “un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique ou de la place faite au crime, à la violence, à la discrimination ou à la haine raciale, à l’incitation à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants”. Dès lors, la liberté d’expression reste parfois soumise à interprétation. L’éditeur Pauvert a subi de nombreux procès lorsqu’il a publié l’œuvre de Sade. La France a été condamnée 33 fois depuis 1959 pour violation de la liberté d’expression par la Cour européenne des droits de l’homme (ce qui en fait le quatrième pays d’Europe le plus condamné derrière la Turquie, l’Autriche et la Russie). Pour autant, la France est censée garantir la liberté d’expression et, notamment, la liberté de la presse.

Charlie Hebdo est un parfait exemple de la fragilité liée à la liberté d’expression. En France, la presse pamphlétaire ou satirique est issue d’une tradition fondamentale liée au détournement de la censure du IInd Régime. Le Canard enchaîné, fondé en 1915, est aujourd’hui le journal satirique le plus connu, mais il n’est pas le plus ancien. Dès la Révolution française, les journaux satiriques profitent de cette nouvelle liberté d’expression. Mais au XIXe siècle, époque où l’illettrisme est très important, la caricature est un média et un levier d’opinion très puissant. La SilhouetteLe CorsaireLa CaricatureLe Charivari sont autant de journaux qui profitent de la liberté de la presse garantie par la Charte de 1830 qui abolit la censure. Le Figaro lui-même est un journal originellement satirique. Tous possèdent une influence politique réelle. Le Rire naît pendant l’Affaire Dreyfus, et paraîtra même jusqu’en 1950.

Edouard Drumont, caricature affaire Dreyfus

Au XXe siècle, ce sont souvent les courants politiques les plus modestes qui fondent des journaux satiriques afin d’obtenir une part de voix. Ainsi L’Assiette au beurre, anarchiste, en 1902, ou Les Hommes du jour, du courant libertaire, en 1908. Ainsi Hara-Kiri, en 1960, ou encore le journal d’extrême droite Minute en 1962. De nombreux journaux naissent aussi pendant les guerres (Le CrapouillotLe Canard enchaînéLa Baïonnette…) Et il existe dès lors une véritable tradition de journaux satiriques de gauche qui souhaitent faire œuvre de libre-pensée, dans ces années 60 : Siné MassacreL’EnragéLa Grosse Bertha

Charlie Hebdo n’est donc pas un journal spécifiquement unique en son genre, mais il est issu d’une véritable tradition de la presse française s’appuyant de plain-pied sur la garantie du droit à la libre expression. Il provient du journal Hara-Kiri fondé, donc, en 1960 par François Cavanna et Georges Bernier (le “professeur Choron”). En 1969, ce journal devient hebdomadaire. À la mort du général de Gaulle, dix jours après une catastrophe qui a eu lieu dans une discothèque de Saint-Laurent-le-Pont et qui a fait 146 victimes, le journal titre sobrement le fameux “Bal tragique à Colombey : un mort”. L’Hebdo Hara-Kiri est interdit à paraître par le ministre de l’époque Raymond Marcellin, et trouve donc une parade pour paraître tout de même en devenant Charlie Hebdo — “Charlie” en référence au général de Gaulle.

Charlie Hebdo : l’enfant de la liberté d’expression

L’un des chevaux de bataille de Charlie Hebdo reste, durant les années 70, de dénoncer l’extrême droite en publiant une chronique extrêmement bien fournie et objective, faisant preuve d’une véritable investigation journalistique. Au numéro 580, en 1981, Charlie Hebdo cesse de paraître faute d’abonnés et de revenus publicitaires. Mais lorsque Cabu et Philippe Val démissionnent de La Grosse Bertha pour des questions de divergence de vues avec la direction, ils font renaître Charlie Hebdo en 1992 en créant une société qui s’appelle, cela ne s’invente pas, les “éditions Kalachnikof”… On y notera une réelle pluralité des points de vue, une histoire interne pour le moins houleuse, jusqu’au début des années 2000. L’objectif est de garantir une véritable liberté de ton au sein des contributeurs, et un humour féroce qui a souvent déclenché la polémique. En 2002, l’hebdomadaire satirique prend ses distances avec l’extrême gauche qui, après les attentats du 11 septembre 2001, ne condamnent pas les islamistes pour des raisons d’antiaméricanisme.

Caricatures dans Charlie Hebdo

En 2006, Charlie Hebdo — qui connaît alors un tirage moyen de 160 000 exemplaires — publie les fameuses caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten — après une féroce polémique ayant eu lieu au Danemark. Il vend alors plus de 400 000 exemplaires, mais c’est un véritable tolet. À cette occasion, l’État réaffirmera la nécessité de la liberté d’expression de la presse, ainsi que la mission sociale du dessin de presse. Charb avait alors déclaré :

J’ai vu les dessins, c’est énormément de bruit pour pas grand-chose. En France, je parle pour Charlie, on a publié des représentations du prophète qui étaient beaucoup plus choquantes que ce qui a été publié au Danemark. Une fois, une association musulmane très minoritaire et plutôt discrète a intenté un procès à Charlie parce qu’un dessin avait mis en scène le prophète. Ils sont allés en justice, ils ont perdu. À Charlie, avant qu’on soit embêtés par les musulmans intégristes, on a eu affaire à l’extrême droite catholique. Ça s’est terminé normalement devant les tribunaux, ils ont perdu et voilà. Ils attaquent pour tester en espérant gagner et que la législation change. Les juifs, on doit constater qu’ils ne nous font pas chier. Dans Charlie, on traite surtout de l’Église catholique parce qu’elle est encore très majoritaire”. Luz explique “en tant qu’athée, il est évident puisque l’on est dans un pays catholique que l’on va s’attaquer plutôt aux catholiques qu’aux musulmans, et plutôt au clergé, qui est le vrai représentant de cette aliénation, qu’à Dieu. Après, tout dépend du média qui porte le message. Quand c’est Charlie Hebdo, la critique ne porte pas sur les musulmans, mais sur l’aliénation dans la foi”.

De son côté, Jul avait expliqué également :

“c’est beaucoup plus facile de faire des dessins violents sur les chrétiens que sur les autres religions. Sans doute parce qu’on est dans un pays catholique. On ne peut pas taper sur une religion minoritaire comme on tape sur une religion majoritaire. Si l’hystérie provoquée par ces dessins est aussi forte, c’est aussi parce qu’il y a un racisme anti-arabe et anti-musulman en Europe. Mais je trouve totalement anormal que cette affaire ne se soit pas simplement réglée devant les tribunaux”.

En 2007, Charlie avait été poursuivi notamment par La Grande Mosquée de Paris, l’Union des organisations islamiques de France et la Ligue islamique mondiale, pour la publication de deux caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten  et d’un dessin de Cabu  représentant “Mahomet débordé par les intégristes” déclarant que “c’est dur d’être aimé par des cons”. Le procès s’est tenu les 7 et 8 février 2007 au tribunal de grande instance de Paris et la relaxe a été prononcée le 22 mars… Liberté d’expression, toujours…

Caricature Cabu Charlie Hebdo

Le 19 septembre 2012, de nouvelles caricatures ont été publiées, entraînant un courant de protestations. Mais une fois encore, l’État rappela par la bouche du Premier ministre Ayrault que “la liberté d’expression constitue l’un des principes fondamentaux de la République.” Ce fut à cette occasion que le site internet du journal fut piraté.

De fait, “La liberté d’expression n’est peut-être pas la première des libertés (la liberté d’aller et venir est la première liberté, la liberté prioritaire qui conditionne et passe avant toutes les autres), mais elle est certainement la première liberté des Modernes… La liberté d’expression est la liberté occidentale, par excellence” (“La liberté d’expression aux États-Unis et en Europe”, sous la direction de Élisabeth Zoller, Dalloz 2008). Si elle gêne certains, c’est parce que la liberté d’expression empêche tout dogme extrémiste ou totalitaire de s’installer dans la durée. La liberté d’expression est au fondement de tout système républicain, et il est parfaitement légitime et fondamental que de veiller à sa sauvegarde, et ce quotidiennement.

Post Scriptum…

A l’heure où j’écris ces lignes, après l’attentat contre Charlie Hebdo, je lis qu’outre-Atlantique, certains grands journaux comme Le New York Times, le New York daily newsReuters ou Associated Press, ces deux derniers étant plutôt des agences de presse, s’ils ont bien relayé les derniers événements, ont flouté ou ont sciemment évité de relayer des dessins emblématiques qui pourraient « heurter les sensibilités religieuses« . Le porte-parole d’Associated Press, Paul Colford, a rappelé ce choix mercredi 7/01/2015 : « Nous ne publions pas d’images délibérément provocantes, c’est notre politique depuis des années. » « Après mûre réflexion, la direction du [New York] Times a décidé qu’une description des caricatures donnerait suffisamment d’éléments aux lecteurs pour comprendre la situation », a expliqué pour sa part une porte-parole du journal. Il y va de même pour CNN ou le Financial Times, qui acceptent de décrire, mais qui refusent de montrer.

Ceci montre combien la liberté d’expression est fragile, lorsqu’elle est menacée non seulement par un régime ou par des idéologies totalitaires, bien sûr, mais aussi simplement par la peur ou par l’autocensure… Oui, défendre les idéaux républicains, c’est bien un combat de tous les instants…

 

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