Thérapie, loisir… L’écriture recèle plusieurs visages. Poèmes, journal intime… C’est souvent à l’adolescence que l’on écrit presque tous. De là à faire lire ses textes à des lecteurs, il y a pourtant souvent un véritable gouffre que peu osent franchir. Pour autant, ceci met en évidence que ce sont les étapes de la vie où la vision du monde est le plus en décalage avec le monde, justement, où l’on ressent le plus un besoin irrépressible de s’exprimer. L’écriture est-elle pourtant une bonne thérapie ?

Les psychologues jugent que l’écriture est un peu notre miroir. Verbaliser notre ressenti, c’est une manière de le maîtriser. Se relire, c’est aussi une manière de se détacher de soi et de rendre nos maux, nos mots, objectifs. C’est une expulsion intime, un exorcisme. L’écriture de haine, de colère, de tristesse ou de refus amène ce que l’on appelle la catharsis, c’est-à-dire la purgation. Aristote lui-même définissait déjà ce terme à propos de la tragédie antique où les spectateurs découvraient des personnages auxquels ils s’identifiaient. Au moment des obscurs passages à l’acte, lors des meurtres, des vengeances, des prières passionnées ou des malédictions, ces mêmes spectateurs ressentaient leurs pulsions les plus intimes jouées par d’autre et s’en vidaient par là-même sans que la moindre catastrophe sociale ou morale n’existât : ce n’était que du théâtre et, dans une sens, une thérapie collective. C’est aussi pour cela que la tragédie est aux racines d’une certaine forme de droit. Les passions sont assouvies par la fiction, le théâtre pacifie la société en ayant une valeur édifiante, voire édificatrice.

La catharsis, pour purger ses pulsions

Dès lors, l’un des buts non avoués de l’écriture pourrait donc bien être celui-ci. Mettre en mots ses pulsions, ses haines, ses obsessions ou ses regrets permettrait de dépasser la réalité et, par la fiction, de se défouler sans limite morale ou légale dans le cadre d’une thérapie. Car dans la fiction, l’on peut tout dire. On peut aussi parler à un disparu auquel on regrette de n’avoir pas assez livré son cœur de son vivant. On peut dire à un salaud tout ce qu’on n’aurait jamais osé lui hurler au visage dans la vraie vie. Bref, l’écriture permet de se situer dans un contexte hors d’atteinte, dans le réel, car il est trop tard ou que cela n’était pas possible pour telle ou telle raison.

Certains ont donc prôné l’écriture comme un excellent moyen thérapeutique. Freud lui-même avait observé que l’écriture permettait d’objectiver douleurs et souffrances, c’est-à-dire de les rendre extérieures à soi. Lors de l’acte d’écriture, il est difficile de penser à nos souffrances pour les exprimer, et de les ressentir tout en même temps. L’exercice réclame de la concentration et de la lucidité, deux facultés difficilement compatibles avec la souffrance aiguë. On comprend alors mieux la situation, ce qui nous permet de la gérer ou de la relativiser.

L’écriture thérapeutique

Il est frappant de constater combien les journaux intimes des personnes gravement malades évoluent. Les premières pages sont très souvent ourlées de fortes émotions, de révolte, de désespoir. Puis, au fil des pages, l’objectivation, la catharsis jouent leur jeu, et la sérénité revient. Les réflexions s’approfondissent, l’analyse reprend ses droits, le patient regagne sa personnalité et l’objet même d’écrire devient un but. Il y a une prise de conscience, très souvent salutaire. Cette étape entraîne ensuite un besoin de changement. Le patient s’oriente vers le besoin d’améliorer sa relation aux autres et envers lui-même. Le journal devient un nouveau mode d’exploration de soi. L’écrit a redonné sens à son expérience tout en lui permettant de maîtriser sa nouvelle existence. (Lire Margot Phaneuf, L’Écriture, une activité structurante pour le malade).

De la thérapie au loisir

Sans que l’écriture thérapeutique ne concerne seulement ces cas extrêmes, il est connu que l’écriture a souvent un effet bénéfique pour ceux qui viennent de subir une épreuve comme une rupture ou un deuil. Dernièrement, une cliente m’a demandé ce qu’elle pouvait écrire après un divorce extrêmement difficile, ayant remis en cause toute son existence prometteuse dans un pays qu’elle rêvait d’habiter depuis l’enfance.

Je l’ai aiguillée vers l’écriture d’un journal interactif à l’adresse des divorcés, sous forme de répertoire de mots-clefs intégrant chacun un bref article, une anecdote ou une courte nouvelle. Chaque mot-clef finissait par quelques pages blanches permettant au lecteur d’écrire lui-même ses réflexions ou ses expériences en les confrontant à celles de l’auteur.

En trois mois, cette dame a considérablement changé sa vision du monde, et la pensée obsessionnelle et douloureuse s’est muée en histoire à raconter et en nouvelle vie à construire. L’écriture thérapeutique s’est métamorphosée en écriture loisir. Toutefois, il faut garder à l’idée que le principal écueil de l’écriture thérapeutique réside dans le fait que l’ambition littéraire dépasse parfois le savoir-faire, et c’est ici qu’un coach peut apporter les méthodes qui manquent afin que le besoin d’écrire puisse se concrétiser sans entraîner ni déception, ni frustration.

Objectif : la création

Dès lors, la catharsis n’est qu’une étape. L’objectif, c’est bel et bien la création. Ni l’auto-complaisance, ni le ressassement. Un texte doit être construit pour être lu, et non seulement pour être écrit. Cette nécessité est aussi une belle manière de prendre du recul sur soi. Ce glissement vers le recul s’accompagne donc toujours par la découverte de l’écriture, et donc par l’acquisition d’un savoir-faire. Comme le dit Hannah Arendt, le sens s’élabore à travers l’action. Or, écrire est bel et bien un acte. Mais plus, c’est aussi un moyen de réinvestir sans culpabilité sa propre vision du monde qui a été mise à mal par l’épreuve. Et cet acte consistant à se regagner est certes parfois salvateur, mais il est aussi et surtout un formidable tremplin pour explorer de nouvelles voies à créer.

Mieux, l’écriture est avant tout un moyen de communication. Elle permet donc de se resituer par rapport aux autres et donc, outre le fait d’acquérir une nouvelle confiance en soi, elle permet aussi d’offrir, tout en l’assumant, sa vision du monde à autrui. Et cette perspective n’est-elle pas la plus optimiste pour se permettre de rebondir ?

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