Oz

Lorsque dans les ateliers PluMe nous évoquons la narration, cela ne se borne bien évidemment pas seulement à l’écrit. La narration, c’est raconter des histoires, quels que soient les supports : roman, certes, mais aussi cinéma, théâtre, conte oral, poésie, affiche… Et tous genres confondus, il est parfois incroyable de voir avec quelle efficacité certains narrateurs peuvent dresser un univers et percuter le lecteur ou le spectateur de plein fouet. Oz, la fameuse série TV, en est un parfait exemple. Au risque de paraître grandiloquent, je dirais même qu’Oz, c’est le Dostoievski du XXIe siècle. Son créateur, Tom Fontana, est en tout cas un expert de l’efficacité narrative. Car ce qu’il raconte va bien au-delà de tous les archétypes qu’on peut rencontrer sur le monde de la prison. Vous avez dit vision du monde ?…

Oz, une histoire archétypale traitée avec originalité

Oz, c’est l’histoire de la prison de haute sécurité Oswald, située dans un état non identifié des USA. Sous le joug d’un gouverneur ultra-conservateur et prônant démagogiquement extrême sévérité et peine de mort sous le prétexte de la tolérance zéro, la prison possède un département expérimental, Emerald City. Un certain Tim Mc Manus, une sorte de gauchiste idéaliste et humaniste, crée en effet ce bloc afin de favoriser la réinsertion des prisonniers. La règle est de créer un milieu en totale autogestion, et ce sont les détenus qui s’acquittent de toutes les tâches (cuisine, ménage, courrier, bibliothèque, infirmerie, etc.) Ces mêmes détenus peuvent librement se mouvoir au sein d’Oz, et dorment dans des cellules ouvertes le jour souvent occupées par des binômes scrupuleusement sélectionnés par la direction. De nombreux programmes de réinsertion existent, encadrés par une équipe dévouée et catholique, concernant la désintoxication à la drogue, la confrontation avec les victimes ou même la compétition sportive.

Sauf qu’à Oz, les détenus reproduisent à l’identique ce qu’ils vivent dans la rue. On peut distinguer plusieurs gangs rivaux : les Noirs, les Noirs musulmans, les Latinos, les Baptistes, les Néonazis, les Bikers, les Homosexuels, les Italiens de la mafia, et une nébuleuse d’autres détenus qui s’allient au gré des événements car ils n’appartiennent à aucun gang. Et c’est ici que l’expérience d’Emerald City ne tient plus : malgré tout l’humanisme du monde, l’ennui, le mal, la folie, le désespoir du huis-clos, le temps carcéral, la violence des détenus et des gardiens opèrent une sordide et lente érosion de tous ceux qui vivent dans la prison. Détenus, personnel administratif, personnel pénitentiaire, tous subissent la désagrégation fatale de cet univers contre-nature. Et l’usine à réinsertion sociale se transforme en antre des pires tortures morales et physiques.

Bien évidemment, cet argument ne semble guère original, car le thème est battu et rebattu. Pour autant, c’est son traitement qui en donne toute sa force. Car derrière les évidences existe une véritable vision du monde.

Oz, la sanctification par l’anéantissement

Les personnages ont beau être des bêtes féroces – et les acteurs les jouent avec un réalisme ébouriffant – ils ont tous un aspect qui les rachète. Cet aspect s’inscrit souvent dans une souffrance indicible, qui les dépasse et qui est sécrétée par l’institution elle-même. D’un côté, il y a la loi et la pesanteur de la morale WASP (white anglo-saxon protestant) qui est particulièrement intransigeante ; de l’autre, il y a la transgression et la faute qui doivent être expiées. Il ne s’agit pas seulement de mettre à l’écart les fautifs pour protéger la société. Il s’agit de leur faire payer le crime le plus sévèrement possible par souci d’exemplarité sociale. Les personnages incarnent ainsi les victimes de cette morale du pardon, qui est pervertie jusqu’à la moelle par le sadisme d’une société bien-pensante. On est là au cœur des théories du bouc-émissaire si parfaitement décrites par René Girard dans La Violence et le Sacré.

Ainsi, les pires monstres sont soumis à une fatalité de tragédie grecque. Ils peuvent se battre, se débattre, récriminer, fondre dans la perversion la plus profonde : la société ne pliera pas. Pire, elle les encourage à se déliter pour prouver qu’elle a raison. La société se nourrit de cette violence nécessaire à son équilibre.

Cette vision binaire du bien et du mal – qui n’est pas ici caricaturale parce qu’elle devient naturelleendémique, est sans cesse relayée par les règlements administratifs justes un jour, injustes un autre, sans cesse réadaptés au gré du vent médiatique. Un détenu qui faute ira en isolement, sera puni comme un enfant, voire ira en couloir de la mort, triomphe de la justice.

La destinée de chacun ne lui appartient plus. Un détenu en état de mort cérébrale ne pourra pas être débranché selon la volonté de sa famille, c’est l’Etat qui décide. Un détenu n’est pas un humain : il n’a plus aucun droit, il appartient à la société incarnée dans cette prison et ses règles. Et dans cette fatalité qui prive de destinée, le seul trait qui rend au pire monstre une once de vraie humanité est la souffrance. Pas seulement la souffrance physique, qui ne cesse de ronger tout le monde, comme le symbolise cette croix gammée gravée au fer rouge sur la fesse droite d’un nouveau détenu qu’un nazi va transformer en sa pute. Mais aussi et surtout la souffrance métaphysique. Car ces détenus expient, certes. Mais ils expient au-delà de ce qui est humainement possible d’expier. Ces détenus expient du symbole. Oz ne réinsère pas. Oz sanctifie. Et c’est là tout le paradoxe de ce lieu. Cette sanctification passe par la perversion et par l’anéantissement. L’Etat doit-il en effet devenir une fabrique de saints tordus à cet effet ?

Oz : la vraisemblance pour l’universalité

Pour montrer l’absurdité d’un système si paradoxal, Tom Fontana s’appuie sur un jeu d’acteurs au réalisme cru. On montre la souffrance, on exhibe la débilité, on dépeint le vice, on décrit au scalpel les ombres de l’humanité. Oz est une mise en lumière de l’humain dans sa splendeur. Beaucoup d’acteurs sont d’ailleurs filmés sans pudeur, nus. Le corps tient une importance capitale, car ces hommes privés d’humanité sont devenus des corps, des pulsions, des animaux qu’on tente de priver de leur âme mais dont cette âme continue d’exister, quoi qu’il arrive. Et cette âme passe ainsi par un dispositif de réinsertion totalement pétri d’une religion rouleau-compresseur. D’une certaine religion soap opera grandiloquente fondée sur la parole, le pardon, sur la reconnaissance publique de ses péchés pour être absous. Même un détenu condamné à 120 ans de prison sans possibilité de liberté sur parole doit être absous, c’est la mission que la société se donne, c’est un nouveau pari mystique à quatre dollars.

Or, cette absolution exige un traditionnel passage vers la meurtification. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître une faute commise, il s’agit d’incarner le mal, de reconnaître son statut d’inhumanité, avant d’accéder au bien. Ce qui, pour un humain, est tout bonnement inimaginable, à moins de devenir fou. Jouhandeau disait qu’un chrétien n’est jamais aussi chrétien que lorsqu’il souffre. C’est justement ce qu’exige le règlement désincarné encadrant Oz, règlement porté par des humains dépassés et sans conscience morale qui croient pourtant bien faire. Comme notamment la gentille sœur Peter Marie, qui est nonne ET psychologue. Voir la psychologie par le filtre du catholicisme, voir la psyché à travers la morale, résume parfaitement l’ambivalence du monde dépeint par Oz.

Dans cette lutte hyper vraisemblable et darwinienne pour la survie, l’enfer n’est pas seulement les autres. L’enfer, c’est avant tout la rédemption que l’on n’arrive pas à s’accorder à soi-même malgré tous les outrages infligés par les autres : les pires sévices, c’est à soi-même qu’on les doit. Oz est donc un microcosme qui résume avec force les perversions du système de valeurs américain. Car dans le fond, c’est la société qui a créé ces monstres. Pauvreté, misère, illettrisme, consommation à outrance, faillite de l’éducation, morale aveugle sont les valeurs qui pétrissent ces tarés de l’existence. Ces monstres ne sont que des humains à outrance. Des humains qui ont transgressé une loi inadmissible. Et la morale d’Oz, c’est que ces humains, ils pourraient être vous, ou moi…

Oz est une série où l’humain est au centre, avec ses faillites et son génie. C’est en cela qu’elle est universelle : elle montre l’humain lorsqu’il n’est jamais aussi humain, lorsqu’il souffre…


Un système narratif ultra-efficace

Oz utilise un système narratif très complexe, qu’il serait trop long de décrire ici. Mais chaque épisode (il y en a 56 départagés en 6 saisons) est constitué d’un très grand nombre de micro-histoires qui concernent l’un des trente-neuf personnages-clefs. Un narrateur, sous les traits d’un détenu nommé Augustus Hill, commente le monde sous la forme de métaphores à la manière des prophètes bibliques, et donne un sens global à cet enchevêtrement. Mais qu’on se rassure, le tout est tellement bien maîtrisé que le spectateur s’y retrouve parfaitement.

Chaque personnage porte un nom symbolique qu’il est intéressant et parfois difficile de décoder : par exemple, Keller, personnage-clef de toute la série qui se dévoile progressivement, est Killer, le tueur ; Beecher, autre personnage-clef qui se fait totalement anéantir par le système, est bitch, la pute ; Nappa, le mafieux, a un nom qui signifie ‘gland’ en italien, etc.

Oz : une narration en double énonciation

La narration fonctionne toujours sur un processus de double énonciation, comme le théâtre de Marivaux. Il y a ce que les personnages voient du monde, et ce que le spectateur voit des personnages. C’est l’écart entre les deux qui crée toute la tension narrative, car autant le personnage est le jouet d’une fatalité issue de l’injustice, de la folie, des pulsions, de la frustration, etc., autant le spectateur possède toutes les clefs de décodage – et notamment une vision globale des situations – que les personnages, immergés dans l’action, ne peuvent pas percevoir.

Ainsi, chaque micro-histoire permet au spectateur de s’immerger dans l’univers d’Oz afin de comprendre les personnages, de partager leurs motivations et surtout la profondeur de leurs sentiments. La narration est conçue pour provoquer un questionnement profond sur la substance-même des valeurs de la société américaine, de la religion, des pulsions, et finalement sur le sens de l’existence humaine dans le siècle. Oz est donc conçue d’une manière subversive, à des fins de récrimination et de prise de distance critique. Dans ce monde-ci, plus rien n’est évident, tout devient prétexte à questionnement. Et si l’absurde régnait en maître ?… Et si le bien et le mal n’étaient pas aussi cadrés qu’on a toujours voulu nous le faire croire ?…

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