Dans nos premier et second volets, nous avons vu qu’Harry Potter, succès éditorial planétaire et sans équivalent, était une saga universelle. Ceci pouvait sans doute expliquer pour partie sa réussite. Tout le monde peut s’identifier au petit sorcier et profiter de sa quête initiatique, autant pour rêver que pour vivre une vie extraordinaire par procuration. Nous avons vu aussi que les thèmes récurrents du roman parlent également à chacun : mort, quête à l’immortalité, quête au savoir, ambiguïté de la transgression, prédominance de la ruse et de l’adaptation sur le formatage social sont des leitmotive universels. Mais puisque l’on parle de transgression, il est une thématique centrale dans Harry Potter, qui s’inscrit dans une vision politique du monde…

Ce qui frappe dans la quête d’Harry Potter, c’est tout le trajet d’enseignement. Les professeurs dispensent un savoir secret au plus grand nombre, fondé sur le dévoilement progressif de secrets magiques. Ils semblent être de plus en plus difficiles à maîtriser, et donnent aux sorciers des pouvoirs relativement inquiétants : droit de vie et de mort sur autrui, droit de changer leur destin selon le bon vouloir du sorcier, possibilité de troubler l’équilibre cosmique entre le bien et le mal… Quelles responsabilités ! Les âmes faibles (comme Draco Malefoy) l’apprennent à leur dépens, et il faut un jour ou l’autre faire un choix entre magie blanche ou noire et donc entre bien et mal.

Harry Potter : la détermination sociale comme malédiction à combattre par le libre-arbitre

Ce choix pose question. En effet, on constate vite que dans Harry Potter, et c’est sans doute ce qui fait la valeur littéraire de cette saga, le monde n’est pas véritablement binaire. Les ennemis d’hier sont les amis de demain, les positions des uns et des autres changent au fil de la progression d’Harry dans le monde et dans le savoir. Finalement, les personnages forment des clans et des alliances entre clans qui ne cessent d’évoluer. Cependant, on voit vite que dans Harry Potter, c’est l’éducation qu’ont subie les enfants qui influe le plus sur la vision du monde, comme s’il s’agissait d’une fatalité. Draco Malefoy est comme il est parce qu’on lui a inculqué depuis toujours les arrogantes et troubles valeurs de Serpentar. Potter, issu d’une famille décomposée, a toujours dû survivre dans son univers d’enfant, ce qui l’a rompu très tôt à l’indépendance et à la transgression. Le monde d’Harry Potter est donc bien sous-tendu par la détermination sociale.

De plus l’école des sorciers est censée être ouverte à tous, mais il y existe un élitisme récurrent qui fonctionne sur deux plans opposés : la quête à la sagesse – le plus sage réussit – contre la quête induite par l’origine sociale – le plus noble réussit. Ces deux visions du monde s’affrontent sans cesse. Finalement, la sagesse est du côté du bien, l’origine sociale du côté du mal. La lâcheté morale n’est d’ailleurs pas suffisante pour contraindre la nature profonde des individus : Draco deviendra bien un Mangemort, sera bien à la botte de Voldemort, mais finira par revenir dans le chemin de la normalité : il n’était pas foncièrement mauvais.

Au centre de tous ces tiraillements, c’est donc bien le libre-arbitre qui triomphe des déterminations sociales et philosophiques.

Le racisme sous-jacent composant le modèle social d’Harry Potter est dénoncé par J.-K. Rowling. Elle montre que les sangs-mêlés, voire les Moldus, ne sont pas inférieurs aux nobles, puisque c’est justement la noblesse d’esprit qui l’emporte avant la noblesse du sang. Simplement, le trajet initiatique amenant à cette conclusion est jalonné d’épreuves. Le pouvoir magique, aussi puissant qu’il soit, ne se substitue pas à cette quête à la libre-pensée. Pour tout dire, il ne la facilite même pas, au contraire.

Harry Potter : une parabole de la lutte contre le fascisme

Dans Harry Potter, on assiste bien à un génocide contre les Moldus par la clique noire de Voldemort. Il y a là une métaphore notamment du nazisme. Voldemort est un dictateur fasciste qui va faire plier l’univers entier sous sa botte. Il exige d’être reconnu comme le puissant des puissants sans quoi c’est la peine de mort. Ce régime transfigure Poudlard qui symbolise le dernier bastion de résistance. À partir du moment où le combat final s’engage, si Poudlard tombe, c’est le mal qui remporte l’univers entier.

Cette thématique de l’îlot est proche de la mise en place d’un système utopique. Le progrès de la libre-pensée est symbolisé par une école, et ce n’est pas un hasard : l’éducation est le seul moyen de permettre à une société d’éviter le fascisme ou le totalitarisme.

C’est ainsi que la saga montre les injustices de la guerre qui élimine des innocents, mais qu’elle prône aussi la résistance. Ce sont dans les pires moments que les âmes deviennent héroïques et donc accèdent à une ultime forme de liberté. Harry Potter détruit, à la fin, la baguette surpuissante des Trois Reliques, car s’il sait qu’il pourrait en tirer gloire et puissance, il sait aussi qu’elle attirera une convoitise éternelle et qu’elle sera prétexte à d’autres guerres. La vraie liberté est de se détacher de la reconnaissance sociale et de la recherche du pouvoir. Ce n’est que dans l’école de Poudlard qu’on pense de cette manière. Les ministres de la magie, à l’inverse, sont des pleutres à la recherche de l’enrichissement personnel et de l’ivresse du pouvoir, et ils créent un monde injuste et inégalitaire. Il y a donc là aussi deux visions du monde qui s’affrontent. Progrès et diversité sont prônés dans l’éducation la plus juste. Le seul problème, c’est que cela remet en cause les lois sociales du monde tel qu’il est établi. De là à croire qu’Harry Potter est de gauche, il n’y a qu’un pas… En tout cas, il s’agit bien d’une lutte de la tolérance contre l’intolérance, du progressisme contre le conservatisme. Cette lutte est universelle et parle donc à un très grand nombre de lecteurs.

Ceci va sans doute plus loin, parce que de la tolérance à la subversion, il n’y a qu’un pas. Voldemort souhaite battre la mort, devenir plus fort qu’elle. Potter estime au contraire que la mort est essentielle. C’est paradoxal, car dans le fond, l’idée même du progrès est d’expulser la mort du monde pour faire de l’humanité une instance éternelle. C’est pourquoi si les individus sont mortels et reconnus comme tels, les civilisations tentent d’être immortelles. Finalement, lequel des deux, de Voldemort ou de Potter, est le plus progressiste ?… Pourtant, on ne crée pas le bonheur des gens malgré eux. On ne lutte pas pour le plus grand bien par la force. Ceci est à méditer…

Harry Potter, un monde progressiste et sceptique

Poudlard n’est pas non plus un exemple de stabilité sociale : très souvent, l’indiscipline et la transgression y sont récompensées. Dès lors, l’anarchie est-elle un modèle plus progressiste qu’une société hypernormée (comme la société anglo-saxonne) ? Chez J.-K. Rowling, les enfants sont les propres acteurs de leurs vies. Cette liberté absolue est prônée sans ambiguïté. Le paradoxe, c’est que l’école est censée enseigner plutôt des contraintes. Cette vision du monde est extrêmement progressiste et va à l’encontre du capitalisme, de la société de consommation, et du néolibéralisme. La cohésion sociale provient de la liberté individuelle. Multiculturalisme et égalité des sexes sont bel et bien mis en avant. Il n’empêche que dans Harry Potter, ce sont bien des hommes qui tiennent les rôles qui détermineront l’avenir du monde, et non des femmes. Celles-ci ne sont que des adjuvantes, souvent de second rôle, à part Hermione qui est de loin le personnage le plus intellectuellement brillant de la saga. Mais Harry Potter possède beaucoup d’attitudes conservatrices dans cette optique, voulant se fondre notamment dans un modèle familial très banal et plan-plan (scène finale).

Ainsi, Harry Potter donne à réfléchir sur la place de l’éducation dans la société. Plus la politique interfère avec l’éducation, plus l’éducation devient orientée et rate son but. Pouvoir et liberté semblent incompatibles. C’est pourquoi Harry Potter prône avant tout le scepticisme, c’est-à-dire la remise en cause des dogmes par le questionnement et la recherche du mensonge, plutôt que le pessimisme. Il n’y a pas de fatalité dans une société corrompue par les intérêts personnels et les dogmes, mais plutôt la nécessité d’éduquer pour créer des gens qui, par leur aptitude à la libre-pensée, pourront savoir redresser la barre et préserver au fur et à mesure le bien commun…

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