Suite de notre petite histoire du roman. Penchons-nous sur la suite du XIXe siècle, qui va faire du roman le genre majeur que nous connaissons aujourd’hui. Sous de grandes plumes, tous les codes du genre sont là et bien là et, désormais, le roman devient le principal support littéraire, détrônant pour la première fois la poésie. Le roman préfigure alors tous les questionnements et toutes les trouvailles qui vont annoncer le XXe siècle : science, absurde, vide métaphysique, révolutions technique, sociale et industrielle : il devient révélateur d’un temps, tout en le précédant dans l’histoire des idées. Le XIXe est décidément un grand siècle littéraire, il méritait bien deux épisodes à lui tout seul ! 😉

Quand le roman réaliste s’empare… du réel !

Le roman réaliste est donc bien issu du romantisme, mais s’en détache au fur et à mesure pour s’adonner à une vision scientifique du réel. Au XIXe siècle, il serait bien absurde d’ignorer les grandes avancées scientifiques dues à Darwin (théorie de l’évolution où l’homme ne descend plus de Dieu mais du singe, pour dire rapidement les choses), à Lyell (la dérive des continents montrant que le monde se façonne sans bouleversement violent mais dans une durée immensément longue, dépassant des millions de fois le temps d’une vie humaine), à Claude Bernard (théorie du naturalisme mettant en jeu la détermination des espèces par rapport à leur adaptation à leur environnement, première approche de la génétique). Et puis Freud ne tardera pas à être traduit en français, lui qui montre que l’inconscient dépasse souvent tout acte de volonté rationnelle au profit des pulsions.

L’inconscient freudien n’est pas encore décrit, mais il est pressenti par nombre d’auteurs dès les années 1870, dont Anatole France (Thaïs), Huysmans (À Rebours) ou même Nerval (Aurélia) ou Flaubert (Saint-Julien l’Hospitalier). Nos auteurs prennent en considération toutes ces nouvelles visions du monde. Nous l’avons dit, Balzac ne se borne pas à transcrire le réel lors de longues descriptions un peu vaines, il offre au contraire au monde une représentation réflexive des personnages, ce qui implique leur soumission à une force qui les dépasse et qui préfigure l’inconscient freudien.

Naturalisme et psychologie : en quête du roman

Flaubert, Maupassant, lorsqu’ils n’écrivent pas des romans fantastiques, recherchent également cette description complète, scientifique du monde dans toute sa complexité, et les personnages mis en scène deviennent des humains expérimentaux qui doivent s’adapter – ou non – à un monde savamment, scientifiquement analysé et mis en place.

Zola induit un nouveau paramètre, inventant le roman naturaliste. Il gage qu’un humain est le fruit d’un milieu, d’une culture, d’une éducation – ce sont ses acquis – mais aussi d’une famille, d’une lignée, d’une substance quasi-génétique qui le dépasse – c’est sa matière première, innée. Il crée donc un monde où les personnages se battent non seulement contre le quotidien, mais aussi contre la longue malédiction des tares de la famille. La réalité humaine oblige Zola à dépeindre le monde tel qu’il est, objectivement, sans fard ni tabou, ce qui induit une recherche scientifique et documentée sur la nature de l’homme et du monde. On dépasse là tout embellissement du réel pour arriver à un roman à l’inverse du romantisme. Pas de quête d’un idéal ici, seulement celle d’une certaine vérité scientifique, crue, telle qu’elle est.

Maupassant et Huysmans poursuivront cette recherche en y accentuant les ressorts psychologiques de héros se débattant contre la malédiction d’être un humain. Ils seront suivis par Anatole France, Villiers de l’Isle-Adam, Flaubert à la fin de sa carrière ou Mirbeau, pour créer les mouvements symboliste et décadent.

Ceux-ci sont fondamentaux car ils font le lien entre le XIXe et le XXe siècle littéraires. Désormais, même si le roman met en scène des héros qui sont constitués d’une psychologie très poussée et aboutie, le monde est scientifiquement décrit, même s’il met en scène des périodes mythiques ou fantastiques, ou des logiques imaginaires. Le héros romanesque devient un filtre voyant le monde à travers un certain regard orienté, ce qui donne lieu à une approche de l’absurde d’un côté, et de l’inconscient de l’autre.

Le roman de plus en plus populaire

Comme désormais le public est très largement alphabétisé et que la lecture reste l’une des seules manières de s’informer, les entreprises d’édition sont devenues très nombreuses et l’accès à la lecture facile.

Outre le genre majeur du roman réaliste, le siècle voit se développer les romans qui paraissent en feuilletons dans les journaux et les revues. Il voit donc s’étendre le roman populaire, dont Eugène Sue, George Sand ou Alexandre Dumas sont les chefs de file. Dans cette même veine naît le roman policier avec Edgar Poe – genre qui deviendra majeur seulement un siècle plus tard mais dont s’inspire aussi Dostoievski avec par exemple Crime et châtiment – et le roman de science-fiction, inauguré par Jules Verne et Anatole France puis repris ensuite par Aldous Huxley notamment.

Comme le Second Empire pratique la censure avec fougue, le roman satirique détourne les situations réelles pour les transposer dans de petits récits romanesques très subversifs mais d’apparence anodine. Ce genre existe également comme étant très répandu en Angleterre (grâce à Dickens notamment).

Ensuite arrive l’ère du modernisme qui clôt définitivement le XIXe siècle, sachant qu’on considère que le XXe siècle littéraire commence en 1913 avec Alcools d’Apollinaire. En attendant, le roman est devenu le genre majeur de la littérature, dépassant en nombre de lecteurs la poésie qui jusque là avait toutes ses lettres de noblesse.

En savoir plus

Le roman réaliste et naturaliste (XIXe siècle)

  • Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1835.
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1856.
  • Joris-Karl Huysmans, À Rebours, 1884.
  • Guy de Maupassant, Bel Ami, 1885.
  • Émile Zola, L’oeuvre, 1886.

Le roman populaire (XIXe siècle)

  • Eugène Sue, Les Mystères de Paris, 1843.
  • Edgar Allan Poe, Le Scarabée d’or, 1843.
  • Jules Verne, Cinq Semaines en ballon, 1863

Le roman symboliste / décadent (XIXe siècle)

  • Gustave Flaubert, Hérodias, 1877.
  • Anatole France, Thaïs, 1890.
  • Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, 1899
  • Jean Lorrain, Monsieur de Phocas, 1901.

Quelques sources

1 juin 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Une petite histoire du roman – épisode 4 : du réalisme au XXe siècle

Suite de notre petite histoire du roman. Penchons-nous sur la suite du XIXe siècle, qui va faire du roman le genre majeur que nous connaissons aujourd’hui. […]
31 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Une petite histoire du roman – épisode 3 : du romantisme à un genre majeur

Du roman romantique au réalisme, du symbolisme au roman psychologique, l’histoire du roman est tout entière enracinée dans celle de l’histoire de la pensée. Et c’est […]
30 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Une petite histoire du roman – épisode 2 : le roman moderne

Nous poursuivons notre petite histoire du roman. Aujourd’hui, nous allons évoquer la période de renouveau inscrite après la Renaissance à l’âge Classique, qui va nous mener […]
29 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Une petite histoire du roman – épisode 1 : les ancêtres

Le roman, tout le monde connaît. Mais tenter de décrire ce qu’est un roman est une autre paire de manches ! Ceci dit, se pencher rapidement […]
27 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

La fuite du nouveau roman

Après avoir subit les affres et les outrances du surréalisme, le roman se retrouve en France morcelé, amoindri et fort perdu. Car oui, on a la […]
25 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Le fantastique : la transgression joyeuse

Le fantastique, on croit que c’est un genre ou un courant, alors que c’est un registre. Il a nourri la littérature autant que le cinéma, tout […]
24 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Redécouvrir Zola : L’Œuvre

Zola paraît toujours aujourd’hui un peu compassé. Je pense que c’est surtout à cause de la manière dont il est enseigné au collège (trop tôt !) […]
22 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Kafka : un Procès pas comme les autres

On dit toujours d’une situation étrange ou inextricable qu’elle est ‘kafkaïenne’. On sait tous que cette expression provient de l’auteur Pragois Franz Kafka, mais plus souvent […]
20 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

J’ai lu Les Chaussures italiennes de Henning Mankell

Henning Mankell, j’avoue que je ne le connaissais pas. C’est une des participantes de l’atelier PluMe qui a bien voulu me prêter l’un des livres qu’elle […]
19 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Pour Noël : trois bons romans 2013

Ça y est ! Les vacances de Noël sont arrivées ! 🙂 Afin de profiter au mieux de cette période qui, même si elle sera certainement […]
17 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

La recherche en Lettres ? Un exemple avec L’Exorciste

Il y a quelques jours, lors d’un atelier, des participants se sont montrés très intéressés – voire intrigués – par les activités que l’on peut avoir […]
10 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Robert Merle : le roman est son métier

Robert Merle a longtemps été considéré comme l’un des plus grands écrivains français de romans populaires. Pour autant, « roman populaire » ne signifie ni roman « populiste », ni […]
5 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

La success story éditoriale d’Agnès Martin-Lugand

Cette belle histoire est assez rare pour être mentionnée. En 2012, la jeune auteure inconnue Agnès Martin-Lugand auto-édite au format numérique son roman Les Gens heureux lisent […]
4 mai 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Ma bibliothèque idéale de classiques

C’est Raymond Queneau qui, en 1956, fit paraître son ouvrage Pour une bibliothèque idéale, recensant les cents volumes préférés de nombreux écrivains. Dès lors, pourquoi ne pas […]
21 avril 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Sur Umberto Eco…

Umberto Eco est mort… Je vais trahir la ligne éditoriale de PluMe exceptionnellement. Pour cette fois, je ne vais pas tenter de synthétiser la pensée voire […]
17 avril 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Hommage à Michel Tournier

Décidément, 2016 commence mal. Après la disparition, dans des genres très différents, de David Bowie, de Michel Galabru, de Michel Delpech (pour des personnalités populaires), de […]
14 avril 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Alexandre Feraga – interview exclusive

Alexandre Feraga signait, en 2014, un premier roman réjouissant, Je n’ai pas toujours été un vieux con paru chez Flammarion. Ce jeune auteur nantais né en 1979, […]
9 avril 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Le mentir-vrai : et si 2 était égal à 1 ?

Le mentir-vrai, c’est cette capacité que peut avoir la littérature à créer un univers véridique tout en racontant une histoire de pure fiction qui passe pour réelle […]
9 avril 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Giacometti et Ravenne : quand le polar maçonnique s’éparpille

Ce qui m’a intéressé dans la série des Antoine Marcas, du nom du héros récurrent des écrivains Éric Giacometti et Jacques Ravenne, c’est de suivre l’évolution […]
7 avril 2026
PluMe MasterMind atelier d'écriture

Franck Thilliez : quand un auteur manipule la folie du réel

Ce n’est pas tous les jours que l’on est bousculé par une lecture. Ce n’est pas tous les jours que l’on tombe sur un processus narratif […]