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J’ai lu Les Chaussures italiennes de Henning Mankell

Henning Mankell

Henning Mankell, j’avoue que je ne le connaissais pas. C’est une des participantes de l’atelier PluMe qui a bien voulu me prêter l’un des livres qu’elle a particulièrement appréciés, Les Chaussures italiennes. De fait, c’est une belle découverte avec un auteur suédois. Qui a dit que les auteurs du Nord n’avaient pas le vent en poupe ?

Henning Mankell est un auteur ayant partagé sa vie entre la Suède et le Mozambique. Gendre d’Ingmar Bergman, le grand metteur en scène, il est élevé par son père qui est juge d’instance. Il est surtout connu pour sa célèbre série de romans policiers dont Kurt Wallander est le personnage principal. Originalité de notre auteur : la description psychologique des personnages est pour lui aussi, voire plus importante que l’intrigue elle-même.

Henning Mankell : un auteur engagé

Autre particularité de cet auteur : son engagement en faveur de Gaza. En 2010, il participe avec des activistes turcs à une expédition sévèrement réprimée par Israël, qui fera plus d’une dizaine de morts.

«On nous regroupe et nous fait asseoir sur le pont. Nous y resterons pendant onze heures, jusqu’à ce que notre bateau accoste en Israël. De temps à autre, les soldats nous filment alors qu’ils n’en ont aucun droit. Je veux noter quelques phrases, mais un soldat s’avance immédiatement et me demande ce que j’écris. C’est la seule fois où je m’énerve. Je lui rétorque que ça ne le regarde pas. Je ne vois que ses yeux. Je ne sais pas ce qu’il pense. Mais il se détourne et s’en va. Onze heures d’immobilité, entassés dans la chaleur, ça ressemble à de la torture. Pour aller uriner, il faut demander la permission. Pour toute nourriture, on nous donne des biscuits, des biscottes, des pommes. Nous n’avons pas le droit de faire du café, alors que nous aurions la possibilité d’en préparer sans bouger de notre place. Nous décidons collectivement de ne pas demander aux soldats l’autorisation de cuisiner. Sinon, ils nous filmeraient et ça servirait ensuite à montrer qu’ils ont été généreux avec nous. Nous nous en tenons donc aux biscuits. La situation tout entière est une humiliation totale. (Entre-temps les soldats au repos ont traîné des matelas hors des cabines et dorment sur le pont arrière.)

«Pendant ces onze heures, j’ai tout le temps de me livrer à une synthèse. Nous avons été attaqués en pleine mer, dans les eaux internationales. Cela signifie que les Israéliens se sont comportés en pirates, pas mieux que ceux qui sévissent au large de la Somalie. A partir du moment où ils ont pris les commandes du navire et commencé à faire route vers Israël, on peut dire que nous avons également été kidnappés. Cette intervention est hors la loi, du début à la fin.

«Nous essayons de discuter entre nous pour comprendre ce qui va arriver maintenant. Sidérés que les Israéliens aient pu choisir cette « solution » qui les place, de fait, le dos au mur. Qui les accule. Les soldats nous regardent. Certains font semblant de ne pas comprendre l’anglais. En réalité, tous le comprennent bien sûr. Il y a aussi quelques filles parmi eux. Elles ont l’air embarrassé. Peut-être vont-elles être de celles et de ceux qui fuient à Goa se droguer à mort après leur service militaire ? Ça arrive tout le temps.

 

(Extrait d’un compte rendu de l’expédition paru dans Libé le 5 juin 2010, voir en bas de cet article)

 

Henning Mankell, un maître du roman psychologique

Les Chaussures italiennes font partie des romans de Mankell qui ne sont pas policiers. L’histoire : un certain Fredrick Velin, 66 ans, vit en ermite sur une petite île de la mer Baltique entourée par les glaces. Son existence, entourée d’une chienne et d’une chatte, n’est ponctuée que par la visite régulière de Jannson, le facteur, qui relie l’île à la terre ferme tous les deux ou trois jours, même lorsqu’il ne livre jamais de courrier. Depuis douze ans, il ne se passe rien dans cette vie, sinon l’écriture d’un journal de bord où sont consignés les aléas de la météo et les espèces d’oiseaux migrateurs qui passent, ainsi qu’un bain dans un trou de glace non loin du ponton.

Un beau jour, une femme traverse le bras de mer gelée avec son déambulateur. C’est une ancienne amante qui, atteinte d’un cancer, est proche de la fin. Fredrick était très amoureux d’elle dans sa jeunesse, mais était parti aux USA poursuivre ses études en l’abandonnant, du jour au lendemain, sans lui donner la moindre nouvelle depuis plus de trente ans. Et elle réapparaît, à la veille de sa mort, pour qu’il honore la promesse qu’il lui avait faite : lui montrer un petit lac enfoui dans la forêt où Fredrick avait passé, adolescent, pour la première et la dernière fois de sa vie, un moment d’intimité avec son père.

C’est ici que l’aventure commence. Non pas un road-trip, comme on pourrait le craindre. Mais une aventure intérieure parmi les fantômes intimes, les mensonges, les échecs, les ratages.

Et s’il était possible de renaître à 66 ans ?

« Se perdre à l’intérieur de soi »

Ce roman de Henning Mankell est très original. Par son thème, par sa peinture des personnages et par son analyse fine de leur psychologie. Et surtout, c’est un roman enlevé, qui happe, qui immerge dans cet univers suédois – un peu exotique pour un lecteur français – avec une description, en toile de fond, de la société suédoise contemporaine et de ses désespoirs. Un roman intime qui évite avec brio tous les travers du genre.

Une phrase résume très bien l’univers ici décrit : « Il est aussi facile de se perdre à l’intérieur de soi que sur les chemins des bois ou dans les rues des villes. »

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Extraits

 

J’avais trahi parce que j’avais peur d’être trahi à mon tour. Cette peur du lien, cette peur de sentiments trop intenses pour pouvoir être contrôlés, m’avait toujours poussé à réagir d’une seule façon : l’esquive, la fuite. Pourquoi ? Je n’aurais pas su répondre à cette question. Mais je savais que je n’étais pas le seul. Je vivais dans un monde où beaucoup d’hommes passaient leur vie à avoir peur de la même façon que moi.

 

 

J’ai porté la chienne jusqu’à la maison. Elle était plus lourde que je ne l’aurais imaginé. Les morts sont toujours lourds. Puis je suis allé chercher une pioche et j’ai réussi à creuser, après beaucoup d’efforts, un trou suffisamment grand sous le pommier. La chatte me regardait faire du haut du perron. Le corps de la chienne était raide quand je l’ai enfoui avant de combler le trou.
J’ai rangé la pioche et la pelle contre le mur de la maison. La brume du matin était de retour sauf que, maintenant, elle venait de moi; c’étaient mes yeux qui s’embuaient. Je pleurais ma chienne.

 

 

Le lac n’était pas grand. L’eau était complètement noire. Sur la rive opposée à celle où nous nous tenions, il y avait quelques grands rochers, pour le reste, ce n’était que la forêt compacte. Il n’y avait pas à proprement parler de rivage, aucune transition entre l’eau et les arbres. C’était comme si l’eau et la forêt s’empoignaient mutuellement sans que l’une eût le pouvoir de renverser l’autre.

 

 

Le plus beau, c’est quand il pleut. Je me demandre s’il existe quelque chose au monde de plus beau qu’une douce averse d’été en Suède. D’autres pays ont des monuments remarquables, des cimes ou des gouffres vertigineux. Nous, nous avons nos pluies d’été. Et le silence.

 

 

Il n’y a pas de gens normaux. C’est une fausse image du monde, une idée que les politiques veulent nous faire avaler. L’idée que nous ferions partie d’une masse infinie de gens ordinaires, qui n’ont ni la possibilité ni la volonté d’affirmer leur différence. Le citoyen lambda, l’homme de la rue, tout ça – c’est du flan. Ça n’existe pas. C’est juste une excuse que se donnent nos dirigeants pour nous mépriser.

 

 

Les tensions n’ont jamais été aussi fortes dans ce pays. Curieusement, personne n’a l’air de s’en apercevoir, du moins parmi ceux qui sont pourtant payés pour sentir tourner le vent. Il y a un mur invisible qui traverse cette société. Il ne cesse de grandir, il sépare les gens, il creuse les distances alors que superficiellement on peut avoir l’impression du contraire. Prends le métro à Stockholm et va jusqu’au bout de la ligne. Va faire un tour en banlieue. En kilomètres, ce n’est pas loin, mais la distance est énorme. Dire que c’est un autre monde est absurde. C’est le même monde. Mais chaque station qui t’éloigne du centre est un mur supplémentaire. A la fin, tu te retrouves à la vraie périphérie, et là tu peux choisir de voir la vérité ou non.
Quelle vérité ?
Que ce que tu prends pour la plus lointaine périphérie est en réalité le centre à partir duquel la Suède est en train d’être recréée. L’axe tourne lentement, dedans et dehors, proche et lointain, centre et marge changent progressivement de place…

 

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