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Patrick Cauvin : celui qui donne envie d’écrire

Patrick Cauvin : celui qui donne envie d'écrire

Patrick Cauvin : voici un auteur qui a bercé mon adolescence. Mais au-delà de l’image d’auteur de plage qu’il peut parfois avoir, Cauvin a surtout une plume magistrale. Nul mieux que lui ne manie l’humour-tendresse, au service d’une véritable vision du monde. L’art de la subversion dans un gant de velours… pour un grand maître de la narration.

De Claude Klotz à Patrick Cauvin

Patrick Cauvin a commencé sa carrière d’écrivain sous son vrai nom, Claude Klotz. À l’époque, il écrit des romans noirs, lui qui a été très marqué par la guerre d’Algérie. Il en fit paraître treize chez Lattès, la série des Reiner (son héros fut rebaptisé Raner par la suite). Il faut dire que toute son enfance, Claude a eu, grâce à son père cheminot à Marseille, un grand aperçu du polar noir grâce au cinéma américain. Il a toujours été marqué par le 7e art.

J’ai commencé par écrire des nouvelles qui ne dépassaient pas trois pages. C’était très curieux, je n’arrivais pas à dépasser ces trois pages ! Cela a duré une période et je dois avoir pondu une centaine de ces nouvelles sans passer la vitesse supérieure. Et puis, un jour, après la guerre d’Algérie, j’ai écrit un bouquin sur l’armée et je l’ai intitulé Les Classes. Après bien des hésitations, j’ai pris le bottin, je l’ai ouvert à Editeurs et j’ai envoyé mon roman aux premiers de la liste. Dans les quinze jours qui ont suivi, Christian Bourgois m’a répondu : j’édite ! (Mystère Magazine n°326, 1975, un entretien réalisé par Luc Geslin et Georges Rieben).

En 1973, Klotz aide Joseph Joffo à écrire le fameux Un Sac de billes, contant depuis le regard d’un enfant, l’absurdité de la seconde guerre mondiale, du nazisme et de l’antisémitisme.

Lorsqu’il écrit, en 1974, une belle histoire d’amour, son éditeur lui conseille immédiatement de le publier sous un autre nom. Patrick Cauvin naît en même temps que L’Amour aveugle, l’histoire d’un petit prof de Français anonyme et terne qui rencontre une femme magique, libre et aveugle. Évidemment, prise ainsi, l’intrigue paraît mince et convenue, à peine distrayante. Mais c’est tout le contraire : les personnages sont extrêmement attachants, la langue ciselée, l’humour omniprésent, alors que le sujet de fond est tout sauf léger : d’une manière crue, peut-on aimer une infirme lorsque l’on fait partie des gens normaux, et une femme infirme se sent-elle capable d’être aimée ? Ce premier roman de Cauvin préfigure une carrière d’écrivain très particulière dans la littérature française contemporaine : sous l’allure de romans légers ou populaires, Cauvin pilonne. Et comme sa plume est sans faille, il sait bichonner l’intérêt du lecteur.

De la subversion sans l’air d’y toucher

Car oui, Patrick Cauvin est un écrivain gentiment subversif :

Je suis venu à l’écriture bizarrement : parce que je déteste ma belle-famille. Nombreux sont les hommes qui occupent leurs loisirs en briquant leur Simca ou en faisant de la pêche à la ligne. J’ai horreur des voitures et la pêche à la ligne ne me plaît pas, donc j’écris… L’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit, c’est donc pour emmerder les gens que je n’aime pas. C’est un sentiment mesquin, stupide…

On se souvient tous de son succès paru en 1977, E=mc2, mon amour. Il y conte les aventures de deux gamins surdoués qui totalisent à eux deux moins de vingt-trois printemps. Leur amour fou, dépassant de très loin les conventions de leur âge, est impossible et entraîne des péripéties extraordinaires sans la moindre démagogie. Pas une seule ligne de ce roman n’est lénifiante, l’écriture est ici aussi sans faille, et dénonce le monde des adultes sans avoir l’air d’y toucher.

C’est vrai que j’ai eu une époque où j’aimais beaucoup avoir des héros enfants. Alors qu’en fait l’enfant est très difficile à faire parler dans un livre : ça sonne pas toujours juste, il faut toujours trouver des trucs… Mais moi j’ai une grande facilité, je sais pas, j’ai jamais trop forcé. Bon, j’ai eu des enfants, j’ai été prof, ça a dû jouer sans doute. Et puis petit à petit je me suis un peu éloigné. C’est vrai que dans les derniers, on rencontre moins d’enfants, et même peut-être plus du tout… ce qui est grave, il faut que je redresse la barre !

[Mon livre qui s’est le mieux vendu,] de loin, c’est E=MC2, mon amour. Pour une raison simple : c’est qu’il est rentré dans le domaine scolaire. Et que, ce qui est assez marrant parce que c’est un bouquin qui a une vingtaine d’années ou plus, il s’en vend toujours le même nombre, en poche, chaque année. Donc j’ai dû dépeupler quelques forêts pour ça…J’ai même pas de chiffres à vous donner parce que c’est vraiment énorme, parce que ça s’étend sur plus de vingt ans. Dans des salons du livre, je vois des dames qui frisent la quarantaine et qui ont leurs filles avec elles et elles me disent « j’ai lu ce livre quand j’étais jeune, et ma fille à son tour, etc… ». Donc c’est un truc qui a passé une génération, je sais pas si ça va continuer. Mais de loin, c’est celui-là.

 

Une vraie réflexion sur le métier d’écrivain

Dans la multitude de romans écrits par Patrick Cauvin, celui que je préfère est Haute-Pierre (voir sur Amazon). Il s’agit d’un roman plutôt policier, dans le sens où il existe bel et bien une intrigue et la mort suspecte de l’un des protagonistes. Ça se passe en Anjou, ce qui ne gâte rien. Un scénariste de cinéma et de télé très doué tombe un jour amoureux d’une magnifique costumière qui a un fils surdoué d’une dizaine d’années. Dans le même temps, il trouve enfin, après des années de recherche assidue, la maison de campagne de ses rêves. C’est un magnifique manoir situé au bord de la Loire, vieux, malcommode mais envoûtant et plein de charme. Il décide de quitter la Capitale et sa vie enfiévrée pour un an, emmenant avec lui son nouvel amour fou et son beau-fils pour une vie calme et autarcique.

C’est l’été, la nouvelle vie rurale et rêvée s’annonce magnifique. Mais bientôt, à l’approche de l’automne, notre scénariste passionné d’histoires et d’histoire mène des recherches sur sa maison. Elle est célèbre. Elle a appartenu notamment une grande figure de la Révolution française, un certain Doulon.

Au fur et à mesure que le temps avance et que l’hiver survient, notre scénariste se rend compte que tous les propriétaires – nombreux – de la maison sont morts dans des conditions un peu étranges. Mais faut-il encore croire aux maisons hantées ?

Le point fort de ce roman, outre la langue, l’humour, les personnages et le grand plaisir de le lire, consiste en une narration magistrale qui amène à la fin à un coup de théâtre parfait, pratiquement impossible à deviner ni même à voir venir. Et c’est donc un roman à lire et à relire pour comprendre comment cette fin folle et inattendue est amenée. En filigrane, ce roman est une superbe réflexion sur les frontières entre la fiction et le réel, l’écriture du témoignage et le mentir-vrai. Un véritable coup de maître pour faire partager le métier de l’écrivain.

Le plus incroyable, chez Patrick Cauvin, est sans doute qu’à la lecture de chaque roman, on a envie d’écrire. Et cet enthousiasme, véritablement, peu d’auteurs contemporains savent le provoquer. Cauvin, c’est un vrai passionné d’écriture qui sait contaminer son lecteur.

Un exemple pour se lancer dans l’écriture

Un petit clin d’œil pour tous celles et ceux qui participent aux ateliers de PluMe d’EscaMpette : une interview (non datée ni signée trouvée au cours d’une pérégrination sur le net) de Patrick Cauvin où il parle de son métier d’écrivain :

C’est le moment de la question rituelle : et Dieu dans tout ça ?
(rires) Ah Dieu pour moi, je sais pas. Il doit me manquer une case, qui est la case du surnaturel. Je n’ai jamais cru. D’ailleurs depuis toujours. Il faut dire que j’ai pas eu d’éducation religieuse, ce qui explique peut-être… Mais quand même : les gens qui croient en Dieu m’ont toujours paru étonnants. Je regrette parfois, parce que croire en Dieu ça veut dire croire en une autre vie, ce qui est quand même bien agréable, que ça s’arrête pas comme ça, un jour, complètement. Mais je sais pas. C’est un peu comme le jazz, comme certaines musiques, y’a des trucs qui ne me concernent pas. Dieu ne me concerne pas. S’il existe, je m’en excuse auprès de lui, mais c’est comme ça.

 

Pour en revenir un peu plus à l’écriture, est-ce que je peux vous demander comment vous travaillez ? Est-ce que vous vous astreignez régulièrement, ou alors c’est selon les envies ?
Non non, je m’astreins. Quand j’écris un bouquin, je l’écris tous les jours entre des heures très précises qui sont neuf heures du matin jusqu’à treize heures. Puis après je m’arrête. Et je reprends le lendemain matin après avoir relu en gros ce que j’ai fait la veille. Et je continue comme ça jusqu’à ce que le bouquin soit terminé. Donc je n’attends pas du tout l’inspiration, dont je me méfie énormément. C’est vraiment un boulot. Ca vient peut-être du fait que j’ai été prof, j’aime bien m’astreindre.

 

Les thèmes de vos romans viennent comment ?
Ca c’est très variable. D’abord y’a les deux grandes catégories Klotz et Cauvin, c’est-à-dire polar et roman populaire, mais les thèmes ça varie beaucoup. Bon, sans doute on peut toujours trouver qu’il y a des choses qui reviennent en profondeur. Mais si un type fait trois cents livres, dans ces trois cents livres on retrouvera des thèmes récurrents, ça c’est inévitable. Mais sinon je m’efforce de changer à la fois les décors, les intrigues… Et ça je crois que c’est un souci que tous les écrivains ont, c’est d’avoir une volonté d’originalité à chaque fois, un peu de perdre son lecteur, qu’il s’y retrouve pas trop. Pas refaire en fait toujours le même livre, ce qui est désespérant.

 

Est-ce que vous dressez un plan, une liste des personnages… ?
Oui, je fais un peu un plan, mais pas grand-chose en fait. C’est-à-dire je sais comment le bouquin démarre, je sais comment il finit, je sais qu’il y a deux ou trois axes par lesquels je vais passer, mais c’est un plan très schématique, vraiment très sommaire. A partir de là, j’écris tous les jours, et je suis libre en fait. Il faut que j’arrive à la fin, d’une certaine façon, et je ne change jamais en cours de route, mais disons qu’il y a des personnages qui peuvent apparaître, disparaître, pour ça y’a une liberté quand même assez grande.

 

Les titres, vous les donnez au début, au milieu, à la fin ?
Y’a les deux cas. Et ça c’est un problème. Il y a le titre qu’on trouve en ayant l’idée du livre sans l’avoir encore écrit, et à ce moment-là c’est le bon titre, celui qui s’impose, et ça ne varie plus. Et puis il arrive que vous faites le bouquin et puis le bouquin est fini, et puis vous savez toujours pas comment vous allez l’appeler. Alors ça c’est le drame, parce que l’éditeur va vous dire « comment tu appelles ça ? – Ben je sais pas trop… » Bon, vous en discutez, y’a des rencontres, des briefings, tout ça… et en général le titre qui est choisi c’est le moins mauvais de tous mais c’est pas nécessairement le bon. Ca c’est très emmerdant. D’autant plus qu’un titre a de l’importance aujourd’hui. Parce qu’il faut vendre, hélas, vite, de plus en plus, le titre compte beaucoup, c’est un élément important de la vente.

 

 

En savoir plus

  • 1969 : Sbang-sbang, Christian Bourgois, sous le nom de Claude Klotz
  • 1970 : Et les cris de la fée, Christian Bourgeois, sous le nom de Klotz
  • 1971 : Les Innommables, sous le nom de Claude Klotz
  • 1972: Dolly Dollar (Série Reiner),Christian Bourgois, sous le nom de Klotz
  • 1974: Paris Vampire, JC Lattès, sous le nom de Claude Klotz
  • 1976 : Monsieur Papa, Le Livre de poche
  • 1977 : E=mc2 mon amour, Le Livre de poche
  • 1982 : Nous allions vers les beaux jours, Le Livre de poche
  • 1982 : L’Amour aveugle, Le Livre de poche
  • 1983 : Pourquoi pas nous ?, Le Livre de poche
  • 1983 : Huit jours en été, Le Livre de poche
  • 1984 : C’était le Pérou, Le Livre de poche
  • 1985 : Dans les bras du vent, Le Livre de poche
  • 1986 : Laura Brams, Le Livre de poche
  • 1987 : C’était le Pérou, t. II, Le Livre de poche
  • 1987 : Haute-Pierre, Le Livre de poche
  • 1988 : Povchéri, Le Livre de poche
  • 1989 : Killer kid, Albin Michel, sous le nom de Claude Klotz
  • 1990 : Werther, ce soir…, Le Livre de poche
  • 1992 : Rue des bons-enfants, Le Livre de poche
  • 1992 : Kobar, Albin Michel
  • 1993 : Belles galères, Le Livre de poche
  • 1995 : Menteur, Le Livre de poche
  • 1996 : Tout ce que Joseph écrivit cette année-là, Le Livre de poche
  • 1997 : Villa Vanille, Le Livre de poche
  • 1998 : Présidente, Le Livre de poche
  • 1999 : Théâtre dans la nuit, Le Livre de poche
  • 2001 : Pythagore, je t’adore, Le Livre de poche
  • 2002 : Torrentera, Le Livre de poche
  • 2002 : L’Homme du train, Le Livre de poche
  • 2004 : Le Sang des roses, Le Livre de poche
  • 2004 : Le Silence de Clara, Albin Michel
  • 2005 : Jardin fatal, Le Livre de poche
  • 2005 : La Reine du monde, Le Livre de poche
  • 2007 : Belange, Le Livre de poche
  • 2007 : Venge-moi !, Le Livre de poche
  • 2008 : Les Pantoufles du samouraï, Le Livre de poche
  • 2008 : La Maison de l’été, éditions NiL
  • 2009 : Déclic, Plon
  • 2010 : Une seconde chance, Plon
  • 2011 : La nuit de Skyros, Plon
  • 2012 : La Forteresse de porcelaine, Le Cherche Midi

5 Comments

  1. […] de ses clichés, mais qui tente une échappée vers une autre vision des choses. Tout comme Patrick Cauvin, dans sa Rue des Bons-Enfants, qui retrace certes une ville un peu pagnolesque, mais néanmoins […]

  2. Avatar jordi viusa dit :

    Bonjour….. Belle approche du travail de Patrick Cauvin/Claude Klotz, que j’ai bien connu et fréquenté pendant presque quarante ans. Nous étions amis ? oui….

    Moi je suis peintre, et j’ai la manie tous les matins de faire des dessins automatiques….presque toujours des portraits.

    Intéressé l’ami Cauvin s’est emparé d’une soixantaine des ces dessins, qui lui ont inspirés 60 petits textes. L’ensemble, dessins et textes, ont été publiés sous le titre L’IMMEUBLE aux éditions du Cherche-Midi…. et qui retrace la vie d’un immeuble parisien.

    Ce livre mérite le détour, car c’est une des rares fois que le texte illustre le dessin… et lui donne une autre vie, parfois imprévue …

    • Boris Foucaud Boris Foucaud dit :

      Bonjour,
      merci beaucoup pour votre commentaire. Patrick Cauvin est un auteur que, personnellement, j’adore pour sa plume, sa sensibilité, son humour et sa profondeur de vue. Votre travail doit être tout à fait étonnant. N’hésitez pas à me contacter par ailleurs, je me ferai un plaisir de vous interviewer pour faire un article sur le livre que vous mentionnez.
      Bien à vous, Boris Foucaud – PluMe

  3. […] Le fasciste Drieu de la Rochelle, Peter Handke, Blaise Cendrars, Nabokov, Rilke, Léon Paul Fargue, Patrick Cauvin, tous écrivent de belles lignes sur le […]

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