Une petite histoire du roman – épisode 3 : du romantisme à un genre majeur
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Une petite histoire du roman – épisode 4 : du réalisme au XXe siècle

Une figure emblématique du roman décadent : Salomé dansant devant Hérode (huile de Gustave Moreau)

 

Suite de notre petite histoire du roman. Penchons-nous sur la suite du XIXe siècle, qui va faire du roman le genre majeur que nous connaissons aujourd’hui. Sous de grandes plumes, tous les codes du genre sont là et bien là et, désormais, le roman devient le principal support littéraire, détrônant pour la première fois la poésie. Le roman préfigure alors tous les questionnements et toutes les trouvailles qui vont annoncer le XXe siècle : science, absurde, vide métaphysique, révolutions technique, sociale et industrielle : il devient révélateur d’un temps, tout en le précédant dans l’histoire des idées. Le XIXe est décidément un grand siècle littéraire, il méritait bien deux épisodes à lui tout seul ! 😉

Quand le roman réaliste s’empare… du réel !

Le roman réaliste est donc bien issu du romantisme, mais s’en détache au fur et à mesure pour s’adonner à une vision scientifique du réel. Au XIXe siècle, il serait bien absurde d’ignorer les grandes avancées scientifiques dues à Darwin (théorie de l’évolution où l’homme ne descend plus de Dieu mais du singe, pour dire rapidement les choses), à Lyell (la dérive des continents montrant que le monde se façonne sans bouleversement violent mais dans une durée immensément longue, dépassant des millions de fois le temps d’une vie humaine), à Claude Bernard (théorie du naturalisme mettant en jeu la détermination des espèces par rapport à leur adaptation à leur environnement, première approche de la génétique). Et puis Freud ne tardera pas à être traduit en français, lui qui montre que l’inconscient dépasse souvent tout acte de volonté rationnelle au profit des pulsions.

L’inconscient freudien n’est pas encore décrit, mais il est pressenti par nombre d’auteurs dès les années 1870, dont Anatole France (Thaïs), Huysmans (À Rebours) ou même Nerval (Aurélia) ou Flaubert (Saint-Julien l’Hospitalier). Nos auteurs prennent en considération toutes ces nouvelles visions du monde. Nous l’avons dit, Balzac ne se borne pas à transcrire le réel lors de longues descriptions un peu vaines, il offre au contraire au monde une représentation réflexive des personnages, ce qui implique leur soumission à une force qui les dépasse et qui préfigure l’inconscient freudien.

Naturalisme et psychologie : en quête du roman

Flaubert, Maupassant, lorsqu’ils n’écrivent pas des romans fantastiques, recherchent également cette description complète, scientifique du monde dans toute sa complexité, et les personnages mis en scène deviennent des humains expérimentaux qui doivent s’adapter – ou non – à un monde savamment, scientifiquement analysé et mis en place.

Zola induit un nouveau paramètre, inventant le roman naturaliste. Il gage qu’un humain est le fruit d’un milieu, d’une culture, d’une éducation – ce sont ses acquis – mais aussi d’une famille, d’une lignée, d’une substance quasi-génétique qui le dépasse – c’est sa matière première, innée. Il crée donc un monde où les personnages se battent non seulement contre le quotidien, mais aussi contre la longue malédiction des tares de la famille. La réalité humaine oblige Zola à dépeindre le monde tel qu’il est, objectivement, sans fard ni tabou, ce qui induit une recherche scientifique et documentée sur la nature de l’homme et du monde. On dépasse là tout embellissement du réel pour arriver à un roman à l’inverse du romantisme. Pas de quête d’un idéal ici, seulement celle d’une certaine vérité scientifique, crue, telle qu’elle est.

Maupassant et Huysmans poursuivront cette recherche en y accentuant les ressorts psychologiques de héros se débattant contre la malédiction d’être un humain. Ils seront suivis par Anatole France, Villiers de l’Isle-Adam, Flaubert à la fin de sa carrière ou Mirbeau, pour créer les mouvements symboliste et décadent.

Ceux-ci sont fondamentaux car ils font le lien entre le XIXe et le XXe siècle littéraires. Désormais, même si le roman met en scène des héros qui sont constitués d’une psychologie très poussée et aboutie, le monde est scientifiquement décrit, même s’il met en scène des périodes mythiques ou fantastiques, ou des logiques imaginaires. Le héros romanesque devient un filtre voyant le monde à travers un certain regard orienté, ce qui donne lieu à une approche de l’absurde d’un côté, et de l’inconscient de l’autre.

Le roman de plus en plus populaire

Comme désormais le public est très largement alphabétisé et que la lecture reste l’une des seules manières de s’informer, les entreprises d’édition sont devenues très nombreuses et l’accès à la lecture facile.

Outre le genre majeur du roman réaliste, le siècle voit se développer les romans qui paraissent en feuilletons dans les journaux et les revues. Il voit donc s’étendre le roman populaire, dont Eugène Sue, George Sand ou Alexandre Dumas sont les chefs de file. Dans cette même veine naît le roman policier avec Edgar Poe – genre qui deviendra majeur seulement un siècle plus tard mais dont s’inspire aussi Dostoievski avec par exemple Crime et châtiment – et le roman de science-fiction, inauguré par Jules Verne et Anatole France puis repris ensuite par Aldous Huxley notamment.

Comme le Second Empire pratique la censure avec fougue, le roman satirique détourne les situations réelles pour les transposer dans de petits récits romanesques très subversifs mais d’apparence anodine. Ce genre existe également comme étant très répandu en Angleterre (grâce à Dickens notamment).

Ensuite arrive l’ère du modernisme qui clôt définitivement le XIXe siècle, sachant qu’on considère que le XXe siècle littéraire commence en 1913 avec Alcools d’Apollinaire. En attendant, le roman est devenu le genre majeur de la littérature, dépassant en nombre de lecteurs la poésie qui jusque là avait toutes ses lettres de noblesse.

En savoir plus

Le roman réaliste et naturaliste (XIXe siècle)

  • Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1835.
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1856.
  • Joris-Karl Huysmans, À Rebours, 1884.
  • Guy de Maupassant, Bel Ami, 1885.
  • Émile Zola, L’oeuvre, 1886.

Le roman populaire (XIXe siècle)

  • Eugène Sue, Les Mystères de Paris, 1843.
  • Edgar Allan Poe, Le Scarabée d’or, 1843.
  • Jules Verne, Cinq Semaines en ballon, 1863

Le roman symboliste / décadent (XIXe siècle)

  • Gustave Flaubert, Hérodias, 1877.
  • Anatole France, Thaïs, 1890.
  • Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, 1899
  • Jean Lorrain, Monsieur de Phocas, 1901.

Quelques sources

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