Goncourt 2014 : dernière ligne droite
8 octobre 2014
Franck Thilliez : quand un auteur manipule la folie du réel
10 novembre 2014

Prix Nobel de littérature 2014 : Patrick Modiano

patrick-modiano-2007

Le prix Nobel de littérature 2014 vient d’être attribué au Français Patrick Modiano. C’est une belle nouvelle pour cet auteur boulonnais souvent considéré comme l’un des plus grands écrivains francophones actuels. Un auteur à lire et relire pour l’ensemble de son œuvre !

Patrick Modiano est né à Boulogne-Billancourt en 1945. Sa famille a connu une vie mouvementée. Le père de Patrick, Albert, est élevé avec son frère sans la réelle présence de ses parents. A 30 ans, il rencontre sa femme, Louisa Colpijn, comédienne Belge et à l’époque traductrice, pendant l’Occupation à Paris. Albert a connu une vie aventureuse et il gère alors une boutique d’articles féminins à Paris. De confession juive, il refuse de suivre les directives infamantes du gouvernement de Vichy et doit entrer dans la clandestinité en 1942. Il organise du marché noir au bureau d’achat du SD et commence de ce fait à amasser une certaine fortune, jusqu’en 1947.

Modiano : une enfance digne d’un roman

La famille s’installe quai de Conti et mène grande vie, protégée des arrestations. Elle fréquente la pègre jusqu’à la Libération, date de la naissance de Patrick en 1945.

L’enfant est confié aux grands-parents maternels flamands qui s’installent à Paris. De ce fait, le français n’est pas la langue maternelle de Patrick Modiano. Puis il est confié en 1949 à une nourrice pendant deux ans tandis que son frère Rudy est né en 1947. Patrick passe sa prime enfance dans une école catholique où il sera baptisé sans la présence de ses parents. En 1952, les deux enfants sont placés chez une amie des parents à Jouy-en-Josas, dont la maison est un lieu de rendez-vous de la pègre. Cette amie sera arrêtée pour cambriolage en 1953 et Patrick retournera dans sa famille pour trois ans, où il ne sera l’objet d’aucune attention.

Un père absent à la réputation sulfureuse, une mère comédienne en tournée, font que Patrick et Rudy sont très liés. Hélas, ce dernier décède à l’âge de dix ans, en 1957, des suites d’une maladie. Ce frère disparu sera un thème littéraire central pour Patrick Modiano.

De 1956 à 1960, Patrick est placé en pensionnat à Jouy-en-Josas avec d’autres adolescents issus de familles aussi fortunées que démissionnaires avec leurs enfants. La discipline y est militaire et Patrick devient vite fugueur. De 1960 à 1962, on envoie Patrick à Thônes en Savoie, auprès de frères jésuites qui tiennent leur établissement comme une prison. Patrick y attrape la gale et y connaît la faim.

Pendant ce temps, la mère de Patrick revient d’une tournée de 22 mois en Espagne, et retrouve son époux en ménage avec une jeune Italienne qu’il épousera un an plus tard. Désormais, les parents de Patrick sont donc séparés et habitent chacun un étage de leur duplex.

Patrick Modiano est soutenu par Raymond Queneau, un ami de sa mère, qui contribue à sa réussite au baccalauréat en 1962 avec un an d’avance. Patrick souhaite faire fortune grâce au métier d’écrivain. Toutefois, il s’adonne à l’éthéromanie et doit abandonner définitivement ses études en 1962, délaissant le prestigieux lycée Henri IV. Sa belle-mère refuse de l’héberger et il vient habiter à la place de son père chez sa mère. Comme celle-ci n’a aucune ressource, Patrick Modiano doit mendier auprès de son père. À cette époque, il rencontre aussi sa première amante, une amie de sa mère de dix ans son aînée.

Modiano : l’écrivain d’une vie

Patrick Modiano part en vacances à Saint-Lô, dans le foyer d’une ex-baby-sitter, où il goûte aux joies d’une véritable vie familiale. Afin de survivre, il revend aux libraires des éditions remarquables dérobées dans des bibliothèques ou chez des particuliers, n’hésitant pas à dédicacer certains livres à la place de l’auteur afin de doubler la valeur de ces œuvres. Cette falsification amuse beaucoup Patrick.

En 1965, il s’inscrit en Lettres à la Sorbonne afin de ne pas partir au service militaire, et il n’assiste à aucun cours. Il se fait beaucoup d’amis hippies à Saint-Germain-des-Prés. Le Crapouillot commande un Patrick un article sur la génération Polnareff. Patrick continue de fréquenter Raymond Queneau.

En 1966, son père reprend contact pour que Patrick devance l’appel au service militaire, mais il refuse. Il sera libéré par sa majorité et ne reverra plus jamais son père.

Par Raymond Queneau, auteur du célèbre Zazie dans le métro, Patrick Modiano est introduit dans le monde fermé de Gallimard. Il y publie son premier roman en 1967, La Place de l’Étoile et décide alors de consacrer sa vie à l’écriture. Il rencontre aussi à cette époque Hugues de Courson avec qui il compose un album de chansons. En 1968, Françoise Hardy chante Etonnez-moi, Benoît !.... Il écrira aussi pour Régine. À cette époque, il est journaliste pour Vogue.

En 1970, Patrick Modiano épouse Dominique Zehrfuss, fille de l’architecte du CNIT de la Défense. Ils ont pour témoins Queneau et André Malraux. Ils auront deux filles, Zina et Marie.

En 1972, Patrick Modiano gagne le grand prix du roman de l’Académie française avec Les Boulevards de ceinture. En 1973, il écrit le scénario du film Lacombe Lucien  pour Louis Malle, qui déclenchera une polémique à sa sortie. Modiano sera aussi un ami proche d’Audiard.

En 1976, Patrick Modiano recevra le Prix Goncourt pour Rue des boutiques obscures.

Modiano : de la quête d’identité au prix Nobel

La thématique modianienne se situe fortement dans cette jeunesse chaotique et complexe. Quête à l’identité, impuissance à comprendre les désordres du monde : le narrateur est en situation d’observation et en perpétuelle recherche de sens afin de se bâtir une cohérence systématique.

L’Occupation allemande est également un thème récurrent, car Modiano cherche, à travers cette période historique, à comprendre la vie de ses parents. On y voit un grand nombre de situations limites et ambiguës.

Bien évidemment, la figure du père est elle aussi centrale. L’écriture permet à l’auteur là encore de bâtir une figure paternelle qui a du sens, afin de remplir des zones d’ombre fondamentales. Le père est complexe, trouble, ambigu et mourra dans des conditions jamais élucidées.

L’œuvre de Patrick Modiano

Romans et récits

  • 1968 : La Place de l’Étoile — prix Roger-Nimier et prix Fénéon
  • 1969 : La Ronde de nuit
  • 1972 : Les Boulevards de ceinture — Grand prix du roman de l’Académie française
  • 1975 : Villa triste — Prix des libraires
  • 1977 : Livret de famille
  • 1978 : Rue des boutiques obscures — Prix Goncourt
  • 1981 : Une jeunesse
  • 1981 : Memory Lane (avec des dessins de Pierre Le-Tan)
  • 1982 : De si braves garçons
  • 1985 : Quartier perdu
  • 1986 : Dimanches d’août
  • 1988 : Catherine Certitude (avec le dessinateur Sempé)
  • 1988 : Remise de peine
  • 1989 : Vestiaire de l’enfance
  • 1990 : Voyage de noces
  • 1991 : Fleurs de ruine
  • 1992 : Un cirque passe
  • 1993 : Chien de printemps
  • 1996 : Du plus loin de l’oubli
  • 1997 : Dora Bruder
  • 1999 : Des inconnues
  • 2001 : La Petite Bijou
  • 2003 : Accident nocturne
  • 2005 : Un pedigree
  • 2007 : Dans le café de la jeunesse perdue
  • 2010 : L’Horizon
  • 2012 : L’Herbe des nuits
  • 2014 : Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

Filmographie

  • 1974 : Lacombe Lucien, de Louis Malle — scénario
  • 1983 : Une jeunesse de Moshé Mizrahi — scénario d’après son roman homonyme
  • 1995 : Le Parfum d’Yvonne de Patrice Leconte — adaptation de Villa triste
  • 1995 : Le Fils de Gascogne de Pascal Aubier — scénario
  • 1997 : Généalogies d’un crime de Raoul Ruiz — acteur (Bob)
  • 2001 : Te quiero de Manuel Poirier — adaptation de Dimanches d’août
  • 2003 : Bon Voyage de Jean-Paul Rappeneau — scénario
  • 2006 : Charell de Mikhael Hers, moyen-métrage — adaptation d’après De si braves garçons

Prix et récompenses

  • 1968 : Prix Roger-Nimier et le Prix Fénéon pour La Place de l’Étoile
  • 1972 : Grand prix du roman de l’Académie française pour Les Boulevards de ceinture
  • 1976 : Prix des libraires pour Villa triste
  • 1978 : Prix Goncourt pour Rue des boutiques obscures
  • 1984 : Prix littéraire Prince-Pierre-de-Monaco pour l’ensemble de son œuvre
  • 1996 : Chevalier de l’ordre national de la Légion d’honneur
  • 2000 : Grand prix de littérature Paul-Morand pour l’ensemble de son œuvre
  • 2002 : Prix Jean-Monnet de littérature européenne du département de Charente pour La petite bijou
  • 2010 : Prix mondial Cino Del Duca pour l’ensemble de son œuvre
  • 2011 : Prix de la BnF et prix Marguerite-Duras, pour l’ensemble de son œuvre
  • 2012 : Prix d’État autrichien de littérature européenne
  • 2014 : Prix Nobel de littérature

En savoir plus sur Patrick Modiano

  • Daniel Parrochia, Ontologie fantôme. Essai sur l’œuvre de Patrick Modiano, Paris, Encre marine, 1996
  • John E. Flowers, Patrick Modiano, Rodopi, 2007, (ISBN 9042023163)
  • Roger-Yves Roche, Lectures de Modiano, Paris, Cécile Defaut, 2009
  • Bruno Blanckeman, Lire Modiano, Paris, Armand Colin, 2009
  • Anne-Yvonne Julien (sous la direction de), Modiano ou les intermittences de la mémoire, Paris, Hermann, 2010
  • Denis Cosnard, Dans la peau de Patrick Modiano, Paris, Fayard, 2011

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*